Les Séminaristes

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Une plongée en noir et blanc dans la terreur communiste tchécoslovaque, filmée comme une icône religieuse.

Après Koza, Ivan Ostrochovsky compose ce film sublime, se déroulant dans la Tchécoslovaquie communiste, une époque liberticide où régnait la terreur du parti, et sa traque des opposants réfractaires au régime.

Derrière le beau, le bizarre

Les Séminaristes est à la croisée des genres : tantôt film d’espionnage, tantôt conte d’apprentissage, tantôt évocation fantastique de la terreur policière. Il prend place dans un milieu déroutant, celui des séminaires religieux catholiques, endroit méconnu du grand public et en marge du monde : dans ce lieu sans luxe ni volupté, c’est le calme qui règne. Un silence empreint du religieux, qui résonne dans un étrange écho avec celui qu’impose le parti lors de ses assemblées. Car c’est dans ce paradoxe, tant esthétique que théorique, entre la dynamique du séminaire et celle d’un parti politique autoritaire, que Les Séminaristes adopte son point de vue singulier : quand les jeunes garçons reclus travaillent à devenir prêtres et consacrer leur vie à Dieu, les hauts-fonctionnaires du parti consacrent leur temps et leur énergie à servir la cause de celui-ci. On notera la délicate attention portée aux regards et aux mains qui votent en silence pour l’affermissement de l’action politique : ces mains qui levées signent un consensus muet (muselé), et d’autre part le travail pédagogique de formation des jeunes séminaristes qui consiste à façonner chacun dans un collectif uniforme, univoque, docile et silencieux. Dans cet emploi de motifs purs et précis, on sent l’influence de Tarkovsky : les mains levées, incarnant à la fois la soumission et la délation, en triste écho avec les dernières séquences où l’on impose aux jeunes prêtres d’écrire le nom de leurs frères rebelles ; mais aussi le feu final, entre purification et destruction, ou encore la brume, qui enveloppe les corps mais les rend prisonniers…  Il s’agit d’un film à la précision photographique inouïe, agréable à regarder, dans un noir et blanc entre célébration christique et film noir. Chaque plan est travaillé comme une matière sensible et délicate, mais on y trouve toujours une richesse, de l’action, du drame, pas seulement de la contemplation. Ainsi, le cinéaste n’est pas tombé dans l’écueil ou le piège d’accumuler les couches d’un beau vernis : au contraire, il creuse ses plans, de sorte qu’à l‘intérieur d’une image très obscure il y a toujours de la texture, de la profondeur, de la brume… toujours quelque chose se passe, à un degré esthétique ou dramatique. La mise en scène est donc simultanément attirante et mystérieuse : même dans la laideur il y a une élégance, une lenteur et une délicatesse glaçante. Les taches brunes métastasées visibles sur le corps du chef de la police, ses chaussures pleines de boue et de sang, ou le visage boutonneux des jeunes garçons sont des matières remarquées et volontairement éclairées, de sorte que l’apparence douce et désincarnée des images donne à sentir avec le temps la rugosité des comportements et des aspirations de chacun.

 

 

Résistance recluse

Car il s’agit bien d’un film sous haute tension : après avoir exposé ces deux collectifs similaires, le cinéaste les fait se rencontrer par l’intermédiaire du chef de la police secrète, chargé de déceler des prêtres dont l’activité est illégale, c’est-à-dire pas encore validée par le régime. L’intrusion du politique dans le séminaire, notamment avec l’assassinat d’un prêtre ordinant des religieux en cachette, et qui finira battu à mort, révolte certains prêtres en devenir et une résistance se met en place. Apparaissent des personnages au visage singulier, au regard ambigu, aux comportements risqués : c’est un film de l’attention, de l’interrogation qui, par la durée de ses plans, le montage de ses contrechamps et sa mise en scène, passe d’un détail à un autre, instaure un mystère quasi métaphysique ou fantastique. Comment l’institution religieuse va recevoir cette résistance ? Jusqu’où ces jeunes séminaristes vont-ils mener leurs actions ? C’est surtout le travail du son qui permet l’instauration d’une atmosphère science-fictionnelle : il est dilaté, accentué, tordu dans tous les sens de manière à faire surgir soit des larsens, des fréquences désagréables. Trafiquer la matière sonore, c’est donner du relief aux images souvent solides et à la beauté colossale : le son est insidieux, perçant. Dans la tension et l’attention portée aux moindres détails, on retrouve le travail de Pawlikowski, qui filmait les visages des sœurs polonaises contrites dans Ida : ici le réalisateur, slovaque, filme la jeunesse des visages, la subtilité de leurs émotions, baladées entre peur et désirs, entre fraternité et suspicion… Le film parvient donc, dans un très plutôt limité, à aller droit au but de son récit et de la trajectoire tragique de ces jeunes séminaristes, qui pour certains vont s’engager dans la résistance (notamment par une grève de la faim, à caractère sacrificiel, qui sera le catalyseur de la suspicion policière envers l’établissement religieux, et terminera de condamner certains à un sort malheureux), et pour d’autres vont éviter toute implication politique au risque de se devoir se soumettre à la délation de leurs frères rebelles. Les Séminaristes, sans poser de question morale à son spectateur, recrée un climat de délation dans lequel chacun se retrouve missionné afin de rester dans la droiture, soit de ses convictions intimes, soit de l’institution qui l’accueille.

 

Titre original : Služobníci

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Durée : 81 mn


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