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L’Ennemi intime

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Quelque part en Algérie. L’année 1959 annonce une terrible tempête du désert. L’administration française envoie ses enfants dans un pays où la guerre n’a pas de nom. La plupart sont amoureux de la vie, d’autres sont incapables de dessiner une fleur tant leur sensibilité s’est progressivement évaporée. Au beau milieu de ce cimetière, deux hommes, […]

Quelque part en Algérie. L’année 1959 annonce une terrible tempête du désert. L’administration française envoie ses enfants dans un pays où la guerre n’a pas de nom. La plupart sont amoureux de la vie, d’autres sont incapables de dessiner une fleur tant leur sensibilité s’est progressivement évaporée. Au beau milieu de ce cimetière, deux hommes, idéologiquement différents, tentent de se frayer un chemin parmi ce maelström sanguinaire. Le lieutenant Terrien (Benoît Magimel) est une chair fraîche, sorte de bleu qui n’a pas encore humé l’odeur de la mort. Le sergent Dougnac (Albert Dupontel), ancien résistant et combattant de la guerre d’Indochine, noie sa solitude dans une mare d’alcool. La collision semble inévitable.

La guerre d’Algérie n’est plus ce sujet tabou qui sensibilisait discrètement les cinéastes français, peu disposés à se pencher sur l’aspect macabre de certains souvenirs honteux – la torture – et dont l’amnésie générale fut organisée de main de maître par des politiques vite enclins à se voiler la face. De Avoir 20 ans dans les Aurès (René Vautier, 1972) à Mon colonel (Laurent Herbiet, 2006) en passant par La Question (Laurent Heynemann, 1977) et La Trahison (Philippe Faucon, 2006), certains ont cependant brisé en leur temps un tabou qui en dit long sur l’évolution de la société française.

L’Ennemi intime, scénarisé par Patrick Rotman (historien de formation et auteur d’un documentaire sur la torture durant la Guerre d’Algérie, L’Ennemi intime en 2002) est une œuvre qui traite frontalement de la notion de guerre. Refusant de suggérer les monceaux de cadavres, le cinéaste Florent Emilio Siri place sa caméra au beau milieu de cette lutte armée, invitant le spectateur à prendre conscience d’une sale période très peu citée dans les livres d’Histoire. Tout est montré ! Les corps calcinés, les débris humains éparpillés ici et là, les scènes insoutenables de torture et surtout la lente dégradation morale et physique du personnage principal du film, magistralement campé par Benoît Magimel.

Le cinéma de Siri est largement inspiré de cette fameuse période hollywoodienne où de jeunes cinéphiles prirent d’assaut les grands studios : les Spielberg, Scorsese et surtout Coppola. Lorsque ce dernier réalise Apocalypse Now en 1977, c’est une beauté particulière, rarement vue dans le cinéma contemporain, qui est mise en avant. Coppola, et on le lui a reproché (le critique de cinéma Serge Daney en tête), sublime l’horreur. Esthétisant ses réflexions, l’auteur de la trilogie Le Parrain (1972, 1974 et 1990) ratisse large et offre un opéra visuel qui voit son apogée dans la fameuse séquence du bombardement du village cambodgien, dont la bande son, La Chevauchée des Walkyries (1854) de Wagner, reste à jamais comme le symbole du renouveau hollywoodien. Florent Emilio Siri, lui, se contente uniquement de recadrer la brillance de la guerre.

Cette beauté de l’horreur qui prend corps dans la réalisation de Siri désarçonne le spectateur, horrifié par des images jetées en pleine face, et finit par l’assommer. Cette surenchère visuelle, cette gratuité sanguinaire ne sont que des artefacts plutôt propres à valoriser leur auteur qu’à stimuler la réflexion du spectateur. Siri peint un tableau sans réellement s’investir, se limitant à suivre son modèle américain et ne prenant jamais de recul avec l’Histoire, préférant se focaliser uniquement sur les codifications spectaculaires d’un genre qui méritait plus d’approfondissement (confer cette séquence où des soldats français déciment des villageois algériens avec, comme toile de fond sonore, un cri de bébé qui se diffuse dans toute la salle).

Siri voulait montrer ces jeunes gens, le poids sur les épaules que l’on força à batailler pour une cause saugrenue. Sa caméra aspirait à pointer du doigt l’ignominie de ces actes barbares et le désarroi de ces idéalistes qui prirent une magistrale claque dans la gueule. Plutôt qu’un constat honteux évoquant ces milliers d’âmes esseulés, L’Ennemi intime ressemble à un pétard mouillé.

Titre original : L'Ennemi intime

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Durée : 108 mn


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