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Le testament du Docteur Mabuse

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En 1922, Fritz Lang a laissé son génie du mal incurablement fou. Sous la pression du succès populaire, il le ressuscite à l’écran, plus mort que vif, en 1933 dans « Le testament du docteur Mabuse » où les virtualités du parlant prolongent son pouvoir tentaculaire par l’emprise de la machinerie moderne. Hypnotique. En version restaurée.

« La plupart des crimes sont des actes de somnambulisme. La morale consisterait à réveiller à temps le dormeur » Paul Valéry

Fritz Lang tel Faust « pactisant avec le diable » ou quand la réalité rejoint le mythe

« Je fais des films comme un somnambule ». C’est par cette pirouette verbale facétieuse que le cinéaste viennois, au crépuscule de sa vie, répond, intarissable, à ses thuriféraires qui le pressent de livrer les secrets bien gardés de son art de la mise en scène. Volontiers affable et disert, l’homme peaufine et enjolive devant qui veut l’entendre les circonstances de sa rencontre supposée avec Goebbels un certain jour de mars 1933 ; rencontre au sommet en tous points semblable à celle du docteur Faust pactisant avec le diable en personne.

Non sans une certaine délectation mythomaniaque, l’oeil brillant de malice à travers son monocle, le « Docteur Lang » raconte comment il se vit offrir les rênes du cinéma du troisième Reich par le Docteur Goebbels pour reconduire le mythe de Siegfried dans les « Niebelungen » qui a frappé l’esprit du fürher. Ce sera Léni Riefensthal qui, obnubilée par l’argument esthétique de l’art pour l’art primant à ses yeux sur tous les autres, « boira la cigüe » de ce cadeau empoisonné.

Cacique du parti émergent, Joseph Goebbels, alors gauleiter de Berlin et chef de la propagande nationale-socialiste, organise l’épuration des studios allemands des producteurs et cinéastes juifs de la république de Weimar.

On ne peut qu’imaginer l’état d’esprit qui habite Lang alors qu’il comparaît dans le bureau de Goebbels. Avec ce penchant à l’affabulation qu’on lui connait, il « met en scène » par la suite cet entretien en tête-à-tête avec l’éminence grise d’Hitler ; un couronnement présumé mais nulle part corroboré dans les
annales de l’Histoire.

C’est pour ce cinéaste de la prédestination un mauvais film policier dont il serait l’acteur ; conjurant ainsi les vieux démons qui le hantent.

A chaque interview, Lang en donne une version quelque peu divergente sur un ton badin et une certaine afféterie qui aime à se faire prier. Sa narration des faits avérés ou fantasmés, voire les deux à la fois, est « expressionniste en diable ».

Il rapporte en substance que la sueur exsude de son corps moite tandis qu’ il scrute indéfiniment, le regard en coin, une horloge égrènant les minutes puis les heures interminables qui le séparent encore de son exil pour la France où il tournera Liliom (1934).

 

 

Aveuglement obscurantiste

Mise sous le boisseau par le régime nazi pour l’allusion sans équivoque aux propos séditieux détournés de « Mein kampf » qu’Hitler rédigera depuis sa geôle, la version allemande originale du Testament du docteur Mabuse ne refera surface qu’en 1950.

Si l’on s’en tient aux dires de Fritz Lang, Goebbels aurait admiré l’oeuvre sinon la fin dénonciatrice prophétisant la dégénérescence mentale d’un totalitarisme criminel en marche et le chaos social consécutif.

L’oeuvre est terriblement visionnaire par l’aveuglement obscurantiste qu’elle donne à voir et son imprégnation de l’époque Weimar d’entre-deux guerres. Dans sa rationnalité réquisitoriale, le film préfigure l’assujettissement des masses à travers les écrits morbides de Mabuse emmuré dans le silence
capitonné de l’asile où il termine ses jours.

Un Mabuse vieillissant (Rudolph Klein-Rogge), tombé en déclin cataleptique, au nez aquilin et aux sourcils circonflexes plus broussailleux que jamais, y décrit scrupuleusement le passage à
l’acte des crimes qu’il échafaude à l’insu de l’établissement où il est interné. Il griffonne frénétiquement des pages et des pages d’écriture torrentueuse guidé par une quelconque idée fixe d’accomplissement de son oeuvre.

Le cambriolage minutieux d’une joaillerie sera exécuté à la lettre selon un implacable modus operandi. Ou encore le meurtre minuté d’un haut fonctionnaire de police qui a éventé ses agissements. Les manchettes sensationnelles de la presse se font un écho retentissant de ces événements dans leur troublante occurrence elliptique.

 

 

Dédoublements spectraux

Lang recourt aux procédés esthétiques de surimpressions en toile peinte et dédoublements spectraux abondamment utilisés par Robert Wiene comme l’alpha et l’oméga de la syntaxe expressionniste dans le Le cabinet du docteur Caligari (1920), film précurseur pour la réalisation duquel il avait été lui-même
pressenti à l’origine mais dont il rédigera seulement le script original.

Un engrenage irréversible de violences

Dans la continuité du premier sérial policier, « Mabuse le joueur » , le testament du docteur Mabuse est, elle aussi, une oeuvre aux prises avec son temps délétère qui duplique celui du roman de gare de Norbert Jacques dont il s’inspire.

Le pouvoir occulte de Mabuse s’exerce bien au-delà de sa cellule d’aliéné. Frappé de démence caractérisée, il hypnotise en dernier ressort le psychanaliste Baum pour lui déléguer à son tour ses facultés criminelles maléfiques dans une inquiétante passation de pouvoirs aux ramifications insoupconnées.

A la fin de « Mabuse le joueur » , Mabuse, tapi dans son repaire alors qu’il est cerné de toutes parts par les coups de boutoir de la police, est soudain pris d’hallucination et il voit se retourner contre lui dans un flash de délire les forces des ténèbres personnifiées par la clique de faux-monnayeurs aveugles qu’il exploite éhontément. Terroriste terrorisé, il s’écroule et se répand sur un tas de faux billets.

La séquence d’ouverture muette mais assourdissante et surtout oppressante du Testament du docteur Mabuse est un modèle de concision narrative. Elle fait l’enjambement entre muet et parlant.

La caméra se fraye un chemin dans l’atelier de contrebande déjà aperçu dans le premier volet « Mabuse, le joueur »et louvoie au détour d’amas hétéroclites de rebuts vibrant sous le ahanement de l’offset servant à imprimer la fausse monnaie à plein régime. Le bruit continu de soufflerie semble sortir des entrailles d’un énorme coeur métallique battant convulsivement la chamade.

La caméra panote vers le bas pour découvrir dans un rencoignement de l’atelier Hofmeister, auxiliaire du commissaire Lohman (Otto Wernicke), le regard éperdu à l’affût et l’arme au poing. Il semble que l’homme ait mis le doigt dans un engrenage de violence irréversible. Dans un mouvement d’évitement et d’encerclement, le personnage échappe de justesse à deux attentats perpétrés contre lui pour être frappé à son tour de folie.

 

 

Un nouvel ordre criminel

Le tryptique mabusien peut se voir comme trois oeuvres à clef dans lesquelles le metteur en scène subvertit la réalité aux codes fictionnels du feuilleton policier. Mabuse le joueur, au-delà de l’inflation du jeu,porte un regard sulfureux avec un parfum de scandale sur son époque et la spéculation bancaire. Le testament du docteur Mabuse reflète l’âpreté d’une période de dépression économique et de chômage favorisant la montée des extrêmes et du national-socialisme en particulier. Le diabolique docteur Mabuse (1960) envisage le pouvoir des médias et la télévision dans un contexte orwellien qui démultiplie la puissance occulte de la vidéo-surveillance.

Le testament du docteur Mabuse est conçu comme une allégorie visionnaire du terrorisme hitlérien et ses visées conspiratrices. Lang montre un réseau de criminels institutionnalisés et fonctionnarisés grassement payés même si ils n’occupent pas leur temps de travail.Il imagine un ordre criminel supplantant l’ordre social tout en érigeant ses propres lois d’élimination.

Dans Le testament du docteur Mabuse, la figure du mal n’est plus incarnée avec la mort de Mabuse à la moitié du film. Le mal devient un concept qui est diffracté hors de son enveloppe charnelle constitutive.

 

Distributeur/Tamasa
Parallèlement à cette sortie en salles et pour faire écho à ce cinéma de l’ère Weimar, Tamasa édite plusieurs coffrets digipack dvd/blu-ray dont M le Maudit, Le testament du docteur Mabuse et Les hommes le dimanche de Robert Siodmack & Edgar G. Ulmer

Titre original : Das Testament des Doktor Mabuse

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Durée : 120 mn


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