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Le Syndicat du Crime (Trilogie)

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La rencontre au sommet de Tsui Hark à la production et John Woo à la réalisation dans ce qui reste la matrice du néo-polar made in Hong Kong.

Il y a quelque chose de cosmique dans la création et le succès de la série des Syndicat du Crime. Une sorte d’alignement de bonnes étoiles qui a guidé la rencontre entre un jeune réalisateur-producteur aux dents longues et un réalisateur de comédies potaches en bout de course. Ajoutez à cela une vedette de séries télévisées, une star du cinéma d’arts martiaux et l’idole des ados hongkongais et vous obtenez le symbole de la nouvelle vague hongkongaise de la fin des années 80 : le Syndicat du Crime.

De meilleurs lendemains

A la base du projet : Tsui Hark. Le réalisateur incarne alors la jeune garde du cinéma chinois, notamment à travers son très subversif Enfer des Armes et son film de sabres futuristes Wu, les Guerriers de la Montage Magique, deux évènements du début des années 80. Tsui Hark a pour idée d’adapter la mythologie virile de Chang Cheh à l’époque contemporaine. John Woo, ancien assistant du maitre à l’époque Shaw Brothers et relégué par les studios HK aux comédies potaches et aux « fist and pillow » (mélange de sexe et d’action) essaye depuis plusieurs années de mettre en scène une relecture du Samouraï de Melville, en vain.
De son côté, la superstar du petit écran Chow Yun-Fat essaye de se ranger des sitcoms pour se lancer dans le cinéma. Sans succès, on le surnomme « le poison des entrées » à cause d’une série de bides retentissants. Ti Lung, l’emblème de la Shaw Brothers est l’un des acteurs favoris de Chang Cheh, en a fini avec le kung-fu et les grands studios et cherche à redonner un second souffle à sa carrière. Enfin, Leslie Cheung désire casser son image de chanteur pour adolescentes et deviendra très vite – avec Chow Yun-Fat – l’acteur le plus bankable de Hong-Kong et le plus populaire de toute l’Asie du Sud-Est.

Le succès critique et public du Syndicat du Crime ne tient pas seulement dans cette concordance de talents, car la sortie en 86 coïncide avec une époque très incertaine de la vie sociale et politique hongkongaise. C’est en 85 que les gouvernements britannique et chinois mettent en place la rétrocession de l’ile au sein de la nation chinoise, prévue pour 1997. Cette décision est la source d’un profond questionnement identitaire, d’une énorme crise de confiance et d’une vague de départs vers l’étranger. Evidemment, le discours du film autour de l’amitié virile, la fraternité qui perdure comme l’amitié qui lie qui lie les personnages, ne peut pas ne pas marquer les esprits du public et frapper leur inconscient pour mieux faire face à un avenir plus qu’incertain.
« Un lendemain meilleur » dit le titre officiel de la version internationale du Syndicat du Crime. La beauté d’un tel titre réside à la fois dans sa nostalgie et sa mélancolie sans pour autant oublier un futur radieux. Car outre relancer les carrières des auteurs, producteurs et acteurs, le Syndicat du Crime annonce le nouvel âge d’or du cinéma HK et son hégémonie culturelle sur tout le continent asiatique.

Ho et Mark sont truands, et Kit, le petit frère de Ho, est flic. Ce dernier ne sait pas que Ho fait partie de la pègre, et quand celui-ci se fait arrêter et que son père est assassiné, c’est un choc pour lui, qui l’empêchera d’avoir la promotion. Quand trois ans plus tard, Ho sort de prison, il retrouve Mark zonant dans un garage, son frère qui ne veut plus entendre parler de lui, et un nouveau chef de la pègre qui veut le faire replonger.

La collaboration entre Woo et Tsui-Hark, deux réalisateurs formés au wu xia pian et sensibles à la crise politique et culturelle du monde chinois, engendre un renouvellement des représentations du héros. C’est précisément ce gangster vertueux, proche du yakuza et de son code d’honneur, que John Woo va utiliser va utiliser comme figure matricielle de son cinéma en l’amenant à son point de paroxysme avec The Killer, toujours avec Chow Yun-Fat.
Remake de Story of a Discharged Prisoner de Long Chang sorti en 67, lui-même inspiré des Tueurs de San Francisco de Ralph Nelson avec Alain Delon, Le Syndicat du Crime est un film sur la mort, la mort du héros et sa transposition d’un passé révolu vers un présent non encore réalisé.
Que l’on utilise le titre français, anglais (« A better tomorrow ») ou bien hongkongais (« La vraie couleur des héros »), on est à chaque fois face à l’un des aspects essentiels du film : l’apparition et la montée en puissance des organisations mafieuses en pleine crise politique, une crainte quasi-existencielle quant à la rétrocession et la recherche de racines perdues dans la construction d’une figure héroïque fantasmée.

Même s’il s’inspire du code d’honneur et du nihilisme des héros du wu xia pian, inspiré lui-même du chambara japonais, Le Syndicat du Crime n’est pas un simple hommage nostalgique à des guerriers chevaleresques perdus, il en serait plutôt une critique baroque, ultime perversion à la manière du traitement des yakuzas par Seijun Suzuki dans La Marque du Tueur ou le Vagabond de Tokyo. Tsui Hark et John Woo restaurent, en fait, le passé dans le présent à travers la figure paternelle de Ho et sa référence incarnée par Ti-Lung, la star des arts martiaux, et le personnage de Mark, véritable héros du film et point de rencontre entre un passé glorieux et un futur à construire.

En ce sens, les deux premières séquences sont révélatrices de la démarche de Woo et de sa transposition d’un passé révolu vers un présent en cours. Dès le générique et le flash forward de la mort de Kit, apparaît Ho, le gangster chevronné joué par Ti-Lung, le héros mythologique chinois dans toute sa splendeur qu’aucun chinois ne peut pas ne pas reconnaître, pour la première fois en costume contemporain.
La scène suivant montre les personnages dans leur activité de faux-monnayeurs. Saisissant un billet, Mark le brûle pour s’allumer une cigarette dans un plan qui deviendra l’emblème du film encore aujourd’hui. L’argent est dépouillé de sa valeur d’échange pour devenir un objet au service de l’homme. A travers ce geste, Woo prépare la critique à l’œuvre dans le film – et dans un large pan de sa filmo comme dans celle de Tsui Hark – de la corruption des autorités politiques et économiques. L’apparente désinvolture de Mark vis-à-vis de l’argent est en fait l’écho d’une critique de la modernité, à laquelle les triades échappent par leur refuge dans un semblant de monde perdu qu’ils cachent sous un masque de modernisme à l’occidentale (lunettes de soleil, cravates et fausse maitrise de l’anglais). Lorsque Ho sort de prison, il est un héros ancien de retour avec ses valeurs et son comportement, sa quête de rédemption passe un retour vers la légalité certes, mais aussi et surtout par l’obtention du pardon de son jeune frère policier. L’enjeu émotionnel et thématique du film est néanmoins ailleurs, il réside dans l’humiliation et l’arrogance contenue du troisième larron, le second rôle qui vole la vedette à tous : Mark, interprété par Chow Yun-Fat. Il se place entre Ho et Kit, entre l’ancien et le nouveau Hong-Kong, il est le passeur qui appelle le héros caché à renaitre dans le monde contemporain et c’est son idée de la romantique fraternité d’armes qui relance le film. Devenu un mendiant pendant que son « frère » purgeait sa peine, Mark vit d’expédients, ramasse les billets qu’on lui jette à terre en trainant sa jambe malade. Cette jambe qu’il perd précisément lors de son avènement héroïque, la scène culte des pots de fleurs – acte de naissance de John Woo et Tsui Hark comme nouveaux maitres du gunfight et de Chow Yun-Fat comme symbole du héros urbain – et qu’il devient infirme. Grandeur et décadence réunies dans une seule et même scène où la dimension tragique et sacrificielle est constitutive de la geste héroïque. Il « accepte » de mourir pour permettre aux deux frères de sang de fuir et de se réconcilier. On ne peut que voir dans ce renoncement-accomplissement le retour de la figure du clochard martial, retiré du monde pour préserver sa paix et celle des autres dans un refus de la lutte quasi-monastique hérité des héros de Chang Cheh. Cependant, là où le héros classique reprenait les armes car poussé à bout par les provocations (tel Lei Li dans La Rage du Tigre), chez Woo, le maitre de l’ancien temps est une figure archaïque que la jeune garde regarde avec condescendance.

Le film sort en 1986 et est un immense succès dépassant les frontières chinoises, ses héros ayant changé les codes vestimentaires (veste longues, lunettes fumées) et la définition des codes virils. Tarantino lui-même avoue, dans ses entretiens de début de carrière, avoir été fortement influencé par le style des héros du Syndicat du Crime qu’il reprend dans Reservoir Dogs. Côté critique, on reproche à Woo de faire l’apologie des triades et de leur conférer une parenté ancestrale qui n’est pas sans rappeler la mythologie entretenue par les yakuza-eiga dans les années 60. Restitué dans le contexte de la pré-retrocession, Le Syndicat du Crime décrit la décadence de la Chine moderne en renvoyant dos à dos organisations criminelles et policiers corrompus. Très affectés par ces critiques, John Woo et Tsui Hark inversent les rôles dans la suite : les héros combattent du côté de la police !

A Better Tomorrow 2 

Ho, en prison, est plus ou moins obligé de s’infiltrer dans la mafia sous peine de voir compromise la carrière de son frère. Il découvre que Mark avait un frère jumeau, parti aux États-Unis.

John Woo envisage tout d’abord de faire du Syndict du Crime 2 un prequel situé au Vietnam. Il recyclera cette idée trois ans plus tard avec Une balle dans la tête, et Tsui Hark va l’utiliser pour clôturer la trilogie dans ce qui est lui un retour aux sources (il est né au Vietnam)
Le plus marquant dans ce second volet est la présence de Chow Yun-Fat, alors que le précèdent film s’achève sur la mort de Mark. Comme l’a dit plusieurs fois Tsui Hark « Le Syndicat du Crime, c’est Chow Yun-Fat ». L’acteur a tellement pris l’ascendant sur le reste du casting que se passer de lui, envisager même de le remplacer, relève de la gageure. Mark est ressuscité sous les traits de Ken, son frère jumeau dans une sorte de pirouette digne des meilleurs sitcoms, que John Woo a refusé dès le départ. Mais l’histoire et le succès du film donnent raison à Tsui Hark : l’absence de Mark n’au aucune incidence sur le récit alors que celle de Chow Yun-Fat aurait été une absurdité.

D’un point de vue stylistique, Le Syndicat du Crime 2 reprend la formule du premier volet mais transpose son histoire à l’étranger, aux Etats-Unis. John Woo répond aux attaques des moralistes en donnant l’impression que Ho quitte la mafia pour prêter main-forte à la police. En réalité Ho et ses comparses sont au-delà des questions du légal et de l’ illégal voire même du bien et du mal, mais sont davantage tournés vers des enjeux personnels. En lui demandant de trahir un ancien parrain, c’est la société dans son ensemble, représentée par la police, qui détruit l’héritage de l’ancienne civilisation chinoise basée sur le concept confucéen de piété filiale. John Woo creuse encore davantage son sillon de la violence barbare et stylisée où l’acte de bravoure vaut plus par sa beauté que par son utilité stratégique. Dans un remake de La Horde Sauvage – film dont l’ombre plane sur toute la filmographie wooienne – les héros en costumes sombres se jettent dans la gueule du loup dans un des plus beaux gunfights de l’histoire, une des séquences les plus apocalyptiques du cinéma de John Woo. Le succès est à nouveau au rendez-vous mais Woo laisse la main pour se consacrer à son adaptation du Samouraï de Melville, The Killer toujours avec Chow Yun-Fat.

En endossant le costume de réalisateur, Tsui Hark revient certes à sa passion de la mise en scène mais brise l’unité narrative et stylistique des deux premiers volets.

A Better Tomorrow 3

Venu chercher son oncle et son cousin Mun, le jeune hongkongais Mark Cheung subit à l’aéroport de Saigon les fouilles de douaniers sadiques qui lui volent tout son argent. Une chose est claire : le Vietnam est en guerre, et le meilleur moyen de s’en sortir est de se livrer à l’illicite pour pouvoir fuir la crise. Et c’est avec Chow Kit, une trafiquante, qu’ils vont ainsi faire face au désordre militaire. Mais la première affaire ne se déroulant pas comme prévu, Mark, Kit et Mun doivent prendre les armes. À partir de ce jour-là, des liens très forts vont unir ces trois personnages. Des liens trop forts même.

Lorsqu’il prend les rênes du Syndicat du Crime 3, Tsui Hark sait qu’il ne doit pas passer après John Woo, dont l’héritage est trop imposant mais avant, afin de ne pas être prisonnier de l’esthétique du cinéaste. Exit les années 80 à Hong-Kong, le troisième volet se déroule dans les années 70 au Vietnam, avec d’autres personnages. Le film rompt totalement avec la « tradition » initiée par le début de la saga à tel point que seul le personnage de Chow Yun-Fat demeure. Ti Lung a cette fois complètement disparu ainsi que Leslie Cheung, laissant la place à Tony Leung Ka Fai tandis qu’Anita Mui confère à son rôle de trafiquante une plus grande complexité dramatique que sa position de caution féminine ne laissait envisager. De la manière que Ti Lung est le faux premier rôle des deux premiers opus, submergé par le charisme et l’aura mythique des jeunes premiers, A Better Tomorrow 3 fait du personnage de Chow Yun Fat un roi nu (fouillé au corps par les douaniers vietnamiens dès le début du film) que le personnage féminin va rhabiller tout au long du film. Anita Mui donne naissance à Mark en lui fournissant une arme, en lui offrant des lunettes de soleil et un trench coat qui font déjà partie de la légende. Elle l’abandonne littéralement à son sort à la fin du film, prêt à renouer avec les grandes figures chevaleresques d’antan et à accomplir son destin de héros flamboyant et mélancolique.
Plus porté sur l’humour et le cynisme, Tsui Hark change en profondeur le style emphatique et grandiloquent initié par Woo. Et c’est précisément ce qui sépare les deux artistes. Le cinéma de Tsui Hark n’a rien d’héroïque, on peut même dire que le réalisateur déteste les héros infaillibles, tant il n’a cessé de remettre en cause le concept de chevalerie et son hégémonie sur le cinéma hongkongais, de L’Enfer des Armes à Seven Swords. Beaucoup plus engagé politiquement, Tsui Hark s’emploie dans le dernier volet, à proposer une œuvre beaucoup plus construite sur le plan narratif et s’insérant dans un contexte politico-économico-social beaucoup plus explicite. Le Syndicat du Crime 3 aurait pu ou aurait du être un film tout autre c’est-à-dire totalement détaché, indépendant de la franchise, pour être apprécié à sa juste valeur par les cinéphiles.

Ce qu’on retient in fine de cette fausse trilogie n’en reste pas moins Chow Yun-Fat. En l’espace de trois films, l’acteur aura incarné trois variations majeures du héros chinois, innocent, mélancolique et parfois burlesque et parodique. Avec sa réunion de talents, la saga des Syndicat du Crime ouvre la porte à une nouvelle vague de polars urbains toujours plus ambitieux et dont on ne saurait situer l’acmé entre The Killer de John Woo ou Time and Tide de Tsui Hark. Aujourd’hui, alors que le cinéma HK perd du terrain face à de nouvelles cinématographies de tous les coins de l’Asie et ne semble être porté sur le plan international que par le seul Johnnie To, se pose inévitablement la question : y’aura-t-il à nouveau un meilleur lendemain ?

Titre original : Ying huang boon sik

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