« Tout se fondait dans une grisaille lugubre » (Georges Simenon)
Défaitisme et antipatriotisme viscéral dans l’ère du temps
1938: La France est à la veille des hostilités avec une Allemagne hégémonique et conquérante en passe de bafouer allègrement les accords de Munich qui scelleront une nouvelle guerre mondiale au lieu de la paix internationale escomptée. Georges Mandel, ministre de l’Intérieur de l’époque, décide de censurer le film en repoussant sa sortie « sine die ». L’oeuvre est vivement critiquée pour la morbidité, le défaitisme et la démoralisation qu’elle diffuse, susceptibles de flatter un antipatriotisme de mauvais aloi. Aux propagandistes de Vichy qui taxaient son film de défaitiste, Marcel Carné rétorquera: « Vous ne pouvez tenir responsable un baromètre de la force de la tempête. » Et c’est bien l’esprit du temps (zeitgeist), la sensibilité d’une époque vacillante et d’une guerre larvée que traduit le cinéaste dans son film.
Jugeant le film « décadent », Josef Goebbels, alors ministre allemand de la propagande, et son comité de censure l’interdiront purement et simplement. Le quai des brumes sombre dans une violence éreintante qui fera dire à Jean Renoir que le film est « fasciste ». L’esprit de franche camaraderie militaire distillé dans sa grande illusion réalisé en 1937 fait place à une » grande désillusion » avec Marcel Carné un an après. Icône en pleine ascension, Jean Gabin y incarnait le lieutenant Maréchal qui, évoquant la Grande Guerre dans la scène finale, s’exclamait: « il faut en finir avec cette maudite guerre et faire qu’elle soit la dernière » . Il sera contredit de façon prémonitoire par un « Quelle illusion! » que lui rétorque cyniquement le lieutenant Rosenthal (Marcel Dalio). Cette fois, « Gueule d’amour » troque son uniforme de gradé contre celui du « griveton », simple soldat dans l’argot militaire.

Jean Rabe le déserteur: un trimardeur de coeur sans réel port d’attaches…
Le quai des brumes répercute cette désespérance en l’amplifiant. La noirceur mélancolique du film déroule un engrenage d’événements accompagnant l’errance de Jean Rabe (Jean Gabin), déserteur en rébellion contre l’armée française. Malgré des critiques aussi négatives que la tonalité du film, il conforte la popularité de l’acteur et son influence dominante sur le cinéma français.
Le troufion bourru est un trimardeur de coeur sans réel port d’attache; pas même celui du Havre où il échoue sans arme ni bagages par une nuit rendue blême par un brouillard persistant. De là, il compte bien « larguer les amarres » et embarquer incognito pour le Venezuela. Anticipant celui du film noir américain, un pessimisme ambiant imprègne toutes les actions du personnage désabusé flanqué d’ un chien errant qui lui « colle littéralement au train ». Le film distille l’atmosphère poisseuse des quais du Havre hantés par une faune hétéroclite composée des rebuts de la société d’une humanité éphémère. Tels Quart-Vittel, le poivrot enjoué, qui rêve de pouvoir se glisser entre des draps et Charles Crausse (Robert Le Vigan), peintre halluciné suicidaire.
Longeant les quais, la cahute délabrée de Panama (Charles Delmont), ancien baroudeur de la coloniale, sert de caboulot et d’asile de jour et de nuit de la dernière chance autant que de « havre » de repos aux épaves humaines qui viennent s’ y échouer. Le bistrotier est un bon samaritain pour ces âmes égarées.

Même dans l’ivresse d’un bonheur fugace, la désespérance guette au tournant..
C’est là que Jean va faire la rencontre fortuite de Nelly (Michèle Morgan). Jacques Prévert l’imagine toute falote sous la sévérité seyante de son imperméable transparent portant béret et c’est Coco Chanel qui l’habille. Entre les draps d’un hôtel miteux, les deux amants d’infortune coulent un regard de désir ardent: « t’as d’beaux yeux, tu sais.. » Le bonheur est fugace pour les amoureux maudits. Même dans l’ivresse et les flonflons de la kermesse populaire, la désespérance guette au tournant.
Jean et Nelly sont des archétypes qu’une romance et la quête du bonheur en résistance à un destin inexorable vont réunir. L’autodétermination de Jean est sa force vitale. Le rêve inatteignable se matérialise dans la perspective programmée pour Jean d’une traversée maritime direction l’Amérique du sud histoire de se « refaire un blase ».
Onirisme atmosphérique et humanité laborieuse des petites gens
La brume épaisse pénètre jusqu’aux esprits, et les docks avec leurs rafiots à l’ancre composent le décor agencé par Alexandre Trauner. Pour lui, un chef décorateur est un « enjoliveur » qui reconstruit un réel plus vrai que nature en studio ici dans une caractérisation sublimée du port du Havre. Certains quartiers sont entièrement recréés de carton-pâte et plongés dans un onirisme atmosphérique et une opacité tangible. Les dialogues incantatoires de Jacques Prévert, devenus cultes par l’usage de l’anaphore, font mouche dans cette galerie de portraits de personnages déclassés décuplant leur impact. S’affirme son goût pour l’atmosphère d’humanité laborieuse des petites gens.

Le sinistre marchand Zabel (Michel Simon), parrain et tuteur de Nelly, a un engouement pour la musique sacrée tandis que ses visées sur sa nièce sont tout sauf catholiques. Il se désespère d’ « aimer comme Roméo quand il ressemble à Barbe Bleue ». L’affrontement avec Jean est inévitable pour sortir Nelly de ses griffes. Il ne peut s’empêcher de le comparer à un scolopendre, un millepatte, si rampant et si bas qu’il ne mérite pas d’être écrasé.
La romance maudite est un rayon de lumière que l’opacité du brouillard ambiant laisse à peine filtrer
Assisté d’Eugen Schüfftan , son directeur de la photographie, Marcel Carné se mue en « paysagiste des consciences » à l’instar du peintre suicidaire Charles Crausse (Robert Le Vigan). Le peintre déboussolé comme échoué dans ce tripot du port avoue être incapable d’ exprimer la beauté du monde et affirme cyniquement introspecter ce qui se cache derrière un arbre à travers ses toiles et peindre un noyé quand il voit un nageur.
Carné dépeint un microcosme anesthésié, tétanisé où les protagonistes sont des marionnettes à remontoirs. Cynisme, violence, jalousie, malveillance et intention criminelle jalonnent le film où l’idéalisme de l’amour et de l’art n’ont pas leur place. La romance naissante entre Gabin et Morgan sert de contre-poids dramatique. Les menaces du parrain de Nelly et de Lucien (Pierre Brasseur), gouape et truand de petite envergure, que Jean humilie en le giflant à tour de bras, renvoient à une période trouble où les plus bas instincts remontent à la surface. La romance est un rayon de lumière que l’opacité du brouillard laisse à peine filtrer.
Au « Quai des brumes » en particulier et plus généralement au réalisme poétique d’avant-guerre qu’il attribue à Marcel Carné comme chef de file et précurseur mais aussi à Julien Duvivier et Jean Renoir, le critique, historien, théoricien du cinéma et co-scénariste notamment de Chasse tragique réalisé par Giuseppe De Santis en 1946, Umberto Barbaro, confèrera l’appellation « néo-réaliste », on pourrait dire « avant la lettre ». Ces films étaient charnières et avant-coureurs d’un climat anxiogène de guerre larvée au même titre que le film néo-réaliste italien de l’ immédiat après-guerre exposera les affres de la reconstruction.
L’alchimie antinomique du duo Carné/Prévert opère à plein et dément l’opinion gratuitement dépréciative en vogue selon laquelle : les films de Carné ne valent que ce que valent les dialogues de Prévert. » Au puritanisme de l’homosexuel tourmenté qu’est le premier correspond la verve libertaire et anarchiste de l’hétérosexuel qu’est le second. Qui mieux que ce dernier peut alors exprimer l’air du temps, l’inconscient collectif dans un imaginaire baroque et une petite « musique de comptoir » débridée.
Quai des brumes est visible en salles dans une splendide nouvelle restauration que l’on doit à Studiocanal et Chanel distribué par Carlotta.
- NDLR: cet article a été dûment élaboré, documenté et rédigé par un chroniqueur sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.





