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Le Grand Cahier

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Avec sa mise en scène balourde et ses personnages grotesques, « Le Grand Cahier » rate son ambition et frôle même sans le savoir le vaudeville.

Pour leur éviter le traumatisme de la guerre, qui s’apprête à faire rage en ville, une mère confie ses deux jumeaux à leur grand-mère à la campagne. Malveillante, négligée et grippe-sou, celle-ci les traite comme des animaux et les tolère tout juste dans sa maison délabrée. Pour survivre, les deux enfants vont devoir surmonter le froid, la faim et la sauvagerie de mise dans leur pays en ruine, quitte à intérioriser à leur tour la logique de leurs tortionnaires. Dans le grand cahier que leur a confié leur père, ils ont juré de relater tout ce qui leur arriverait au quotidien…

Épineuse se révèle souvent la tâche du cinéaste se lançant dans l’adaptation d’un roman, et ce d’autant plus si celui-ci dépeint l’inhumanité de la guerre. Car deux obstacles se présentent à lui : la matière et la logique propre au livre, dont il lui faut nécessairement s’affranchir sans trahir, et le leurre de la sensiblerie ou de l’épouvante, qui place le spectateur au mieux dans une position illusoire. L’ennui, avec Le Grand Cahier (A nagy füzet), c’est que son réalisateur, János Szász, s’abandonne à l’un comme à l’autre, usant de ressorts tour à tour dramatiques, simili gores et larmoyants. Alors que le roman, par son âpreté, projetait de plein fouet le lecteur au cœur de la réalité de la guerre, le film ne parvient grossièrement qu’à esquisser le portrait de personnages comme tout droit sortis d’un conte macabre absurde. Pas un protagoniste, même secondaire, n’est épargné par le phénomène. Mais les deux exemples les plus significatifs sont sans doute ceux des deux frères et de leur grand-mère. Passés les premiers instants du long métrage, où les deux jumeaux sont d’abord présentés tout sourire dans leur famille nucléaire, leur expression se mue subitement en un rictus monolithique plein de ressentiments et d’aigreur. Sorte de grimace prémonitoire insensée qui ne les quittera qu’à de rares reprises jusqu’à la fin du récit. Un choix qui rend dès lors caduque toute tentative de représenter leur mutation psychologique. Or, dans Le Grand Cahier, le basculement des enfants en période de guerre, livrés à eux-mêmes et sans repères, vers l’immoralité et la perversion est pourtant l’un des principaux enjeux.

 
 
Le fait que János Szász ait préféré contourner la réalisation de quelques-unes de parties les plus difficiles du livre, à l’instar du viol, n’est en soi pas condamnable – le plus dommageable étant certainement la fonction superflue allouée au fameux grand cahier. Mais la tonalité qu’il a choisie d’attribuer à l’ensemble, écartelée entre réalisme et espace mental – l’isolement des enfants est tel qu’il est parfois délicat de les ancrer dans le monde réel – est étrange. À tel point qu’il n’est pas rare de se demander si le metteur en scène n’a pas lui-même été dépassé par ses ambitions, et ne s’est pas égaré en chemin. Le personnage de la grand-mère, par exemple, qui semble cristalliser tous les travers du film, est donné à voir comme une ogresse grand-guignolesque. Pour caractériser sa vengeance et son dégoût d’elle-même, Szász opte pour le spectacle d’horreurs. En pratique : du cabotinage à outrance prodigue en gros plans sur le visage boursouflé et courroucé de la dame, le tout accompagné d’accords tonitruants pour bien marquer l’intensité des coups assenés aux enfants. Doit-on en rire ? Dommage que la mise en scène annexe du quotidien en période de guerre, petit florilège de lapalissades, ne parvienne pas à changer la donne. Parce qu’au bout du compte, Le Grand Cahier sonne comme une farce qui s’ignore et dont l’unique motif, répété inlassablement, n’est que l’expression maladroite d’une violence physique désincarnée. Une tautologie vaine incapable d’un quelconque hommage à la parabole anti-guerre d’Agota Kristof.

Titre original : Le Grand Cahier

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Durée : 109 mn


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