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Le Gamin au vélo

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Tous les trois ans, les maîtres belges offrent un autre territoire, une autre échelle au cinéma d’action. Toujours d’attaque, avec ou sans Palme.

Le dernier opus des frères Dardenne ne déroge pas à leur règle et c’est tant mieux. A l’instar de ses prédécesseurs, Cyril, le jeune héros du Gamin au vélo – soit donc le personnage titre – est porté du départ à l’arrivée par une volonté que rien ni personne ne saurait durablement contrer, sauf peut-être l’objet même de cette volonté. Après la quête obstinée d’un emploi par Rosetta, héroïne de la première Palme des frères, ce garçonnet d’à peine douze ans est mû à son tour par une demande légitime : retrouver son père, qui l’a depuis peu abandonné à un foyer. Refusant dès la première scène toute négociation avec les autres adultes, l’autorité d’une institution, il sera pour un peu moins d’une heure et demi le déclencheur et le support de l’un des films d’action les plus authentiques et stimulants du moment. Car c’est bien de cela qu’il est encore une fois question chez les Dardenne : d’action et rien d’autre, de déploiement d’énergie, récupération, affrontement vaillant de tous les obstacles de la vie au seul souci d’obtenir une réponse, quelle qu’elle soit.

L’Horizon

Si Le Silence de Lorna, précédent opus des Dardenne bros., nous avait un peu déçus, il intriguait aussi par leur désir au moins provisoire de poser un peu leur caméra, laisser le temps aux personnages d’établir au fil des scènes un rapport autre que de force, Lorna y étant avant tout – au moins durant la première heure – présentée comme une jeune femme amoureuse obéissant aux règles de la mafia locale dans l’espoir d’une émancipation prochaine. S’ouvrant au genre (entre film noir, mélo et conte sans fées dans les dernières minutes), ce cinéma semblait pour une fois laisser entendre qu’il puisse exister un autre référent que le pur présent, qu’un semblant de projections, à défaut d’être réalisables (les Dardenne sont tout sauf des idéalistes), figuraient au moins parmi les rares options, les rares alternatives à un quotidien sans miracle. Mais étrangement, peut-être parce-que les cinéastes se refusaient là encore à céder à l’appel du large, de la providence, quelque chose dans ce film sonnait plus faux, plus forcé que d’habitude. Non que leurs films aient jamais fait dans le sous-entendu, soient connus pour leur art consommé du mystère, du twist final (rien de plus transparent, de plus littéral qu’un film des Dardenne), mais interpellait ici plus que précédemment un hiatus trop visible entre l’édification de cette histoire d’une jeune Albanaise réfléchissant, après des mois d’association souterraine, à une alternative à sa réalité et le souci de la mise en scène de ne surtout pas lui accorder l’espace nécessaire à ne serait-ce que l’illusion d’une échappée.

Le Silence de Lorna pêchait un peu par un fatalisme, une cruauté inhérents au dispositif filmique même des Dardenne, privant leur héroïne (pourtant puissamment incarnée par Arta Dobroshi) du champ d’action dont bénéficiaient jusqu’alors tous leurs héros. Car les Dardenne sont jusqu’à nouvel ordre bien moins intéressés par ce qui se construit, se stabilise, se bâtit étape par étape (aucune résolution ni victoire dans ce cinéma) que le seul acte de résistance (et donc d’existence) d’un personnage moteur. Même un film tel que Le fils (probablement leur plus beau, le plus élaboré au niveau de la progression dramaturgique), reposant sur la mise en présence de deux corps soumis à l’appel commun du règlement de compte ou du pardon trouvait sa force, l’essence de sa mise en scène dans l’enchaînement très logique, toujours cohérent de causes et d’effets, de gestes répondant à d’autres, situations résultant de précédentes, etc. « Le présent et rien d’autre » serait alors leur doctrine, celle de cinéastes ne s’enquérant – et vu leur talent, c’est bien sûr heureux – que de ce qui se présente effectivement à leur personnage, avant même, très souvent, de se donner à la caméra et par conséquent au spectateur.


  Le Gamin

Pragmatisme dont Le Gamin au vélo, douze ans après Rosetta, est bien une nouvelle preuve. Ô combien magistrale. Confirmant surtout, si besoin était, la pleine santé d’un cinéma ne se reposant pas du tout sur ses acquis. Certes les premières minutes, filmées « à l’estomac », en même temps qu’elles entrent directement dans le vif du sujet, peuvent à la rigueur un peu inquiéter, laisser craindre rien d’autre qu’un Dardenne de plus, perpétuant une méthode désormais familière en faisant à peine mine de proposer autre chose – par le biais notamment de la révélation, comme à chaque fois, d’une « nature », un corps inédit (formidable Thomas Doret, dans le rôle de Cyril, qu’il ne serait pas scandaleux de voir récompensé d’un Prix d’interprétation ce dimanche). Mais très vite, précisément parce-que si l’énergie est la même, les corps, les âges, les quêtes restent différentes, il faudra bien admettre que ce Gamin au vélo vaut surtout pour lui même, n’est pas, même si les sujets sont proches, un remake à peine masqué de Rosetta ou La Promesse. (1) Bien au contraire, ce nouveau film – plus en tout cas que L’enfant et Lorna – séduit par un sens inattendu de l’accueil, de la « réinitialisation » quasi informatique de son programme. Passée une première partie consacrée à la seule recherche du père puis aux retrouvailles d’une froideur mémorable avec ce dernier (2), le film bifurque avec grâce vers un second acte à la mécanique plus subtile, beaucoup plus retorse.

Comme des enfants

Accueilli pour les week-ends par Samantha (Cécile de France, à qui ce rôle tout physique va très bien), responsable d’un salon de coiffure lui étant littéralement « tombée sous la main »(3), Cyril, après le rejet de son père, semble enfin résolu à « faire avec ». Faisant gentiment les courses, rendant la monnaie au centime près, observant avec envie d’autres gamins jouant au foot – accessoirement de toute appartenance ethnique(4) –, la petite teigne semble au moins pour un temps s’être adoucie. Avant que cet assagissement, par l’entrée dans son champ de vision d’un autre motif d’accélération, se révèle in fine n’être qu’une halte (le pacifisme durable, c’est l’affaire d’un autre film du Festival de Cannes 2011, sorti lui aussi ce mercredi : The Tree of Life de Terrence Malick, dont on reparlera très certainement).

Il est frappant de voir à quel point, lorsqu’ils ne chargent leur film et leur personnage principal d’aucune aspiration, d’aucune extériorité à leur champ de vision, les Frères parviennent malgré tout à ouvrir une scène à tous les surgissements possibles. Très difficile d’anticiper, dans leurs meilleurs comme leurs moins bons films (un film des frères Dardenne ne peut objectivement pas être « mauvais »), la direction que prendra le récit, l’initiative à venir, le prochain geste d’Igor, Rosetta ou Cyril. Lorsqu’un caïd lui demande, rictus aux lèvres, si cela lui plaît d’être continuellement appelé « pitbull », en raison de sa tendance à ne pas lâcher sa proie, y compris lorsqu’elle fait trois tête de plus que lui, sa réponse est pour le moins déroutante. Idem lorsque Samantha lui demande dix fois ne fermer le robinet pour ne pas gaspiller l’eau du salon de coiffure, l’autorise – lui propose plutôt – à aller au ciné avec un potentiel nouveau camarade.


  Belle mère ?

Digne héritier des grands enfants de l’Histoire du cinéma, Cyril ancre le film de son caractère buté, inflexible, parfois proche de la tête à claques. A l’instar du petit Doinel et quelques autres, l’enfant est ici symbolique d’une défiance encore possible vis à vis des règles, d’un arrangement implicite avec l’autorité lui permettant de pousser la parole adulte dans ses tous derniers retranchements, au risque plus d’une fois de la faire défaillir, l’abstraire purement et simplement. Peut-être est-ce cette empathie pour l’enfance, la jeunesse en général qui pousse les Dardenne à proposer depuis quinze ans des films travaillés avant tout par cette obsession du « présent » pur, de la lecture toute bête des signes du monde, de la réappropriation instinctive des codes sociaux à des fins souvent clandestines (aider une veuve sans-papiers, faire perdre son emploi à quelqu’un pour prendre sa place, feindre d’être tombé de vélo pour entrer dans un immeuble…).

A pied ou en vélo, cette chair fraîche tenant lieu de matière première à leurs films semble, pour ces cinéastes ayant largement l’âge d’être leurs pères – donc susceptibles a priori de mieux comprendre les adultes, sinon leur donner raison au moins prendre acte de leur autorité – comme le beau prétexte au prolongement d’une fougue originelle. Filmant ces petits corps valides à même leur obstination à ne rien céder, ils se révèlent ici plus que jamais totalement acquis à la cause de Cyril, zappant avec lui les injonctions des éducateurs, comme ailleurs celles des patrons ou parents restant (5). Parti pris de privilégier de manière presque fusionnelle le seul point de vue, le quasi-solipsisme de leurs jeunes héros pouvant il est vrai, au-delà de son inestimable potentiel spectaculaire, la toujours renversante vitalité qui l’accompagne « par les images », exposer aussi leur art à un certain systématisme, un cloisonnement, une trop grande visibilité.

La crise ? Connais pas.

Sauf que c’est peut-être, encore une fois, justement cet art du choix, de la sélection des priorités, aussi bien du côté des cinéastes (également scénaristes et co-producteurs de leurs films, se plaçant l’un et l’autre à chaque extrémité de leurs entreprises) que de leurs personnages qui finalement rend toute sortie de route, tout changement de direction des plus précieux. Semblant donc avoir accepté la décision de son père de ne plus s’occuper de son éducation, Cyril ne se posera, n’écoutera sa mère de substitution que le temps de sa propre recharge. Les films des Dardenne étant très courts, ceux-ci n’ont vraisemblablement pas le temps de s’arrêter sur ses possibles amitiés avec les autres gamins du coin, ni même vraiment sur son attachement à la décidément très patiente Samantha, dont l’unique tentative de recadrage aboutira à un combat dont elle ne peut de toute manière pas sortir vainqueur. Ces choses importeront bien, mais hors film, lorsque Cyril aura disparu de notre champ de vision, qu’il sera temps pour chacun d’admettre que la suite de ses aventures, sa possible adoption officielle par Samantha, ses amours, ses emmerdes d’ados ne regarde plus le cinéma, à savoir ni les signataires, ni le spectateur du Gamin au vélo.

  Mauvais fils ?

C’est ce sens rare de la mesure, cette conscience, dès le départ, des actes, faits et évènements nécessaire pour ce film et aucun autre qui fait de Luc et Jean-Pierre Dardenne des cinéastes toujours d’actualité. Ce qui fascine chez eux, donne encore envie de voir et revoir leurs films, fait attendre chaque nouvelle livraison avec plus qu’une simple curiosité, c’est la promesse d’y retrouver quelque chose de l’ordre d’un réalisme sans ornement, une ontologie du cinéma renvoyant aux textes les plus décisifs d’André Bazin. Plus que des choses à dire, un message à faire passer, ces deux là ont avant tout encore de l’Inconnu à filmer, de la matière humaine à saisir, voire maltraiter un peu (il faut avoir du souffle, beaucoup de souffle pour jouer chez les Dardenne). Fidèles depuis La Promesse à un rythme de filmage millimétré, ils se révèlent surtout totalement maîtres d’une petite entreprise de cinéma tirant sa longévité de la production aussi régulière que réfléchie de petites fables des vies singulières.(6)

 


Beau père ?
 
Davantage « social » que « politique », ce cinéma part moins d’une quête de beauté ou d’enchantement – une grande histoire de cinéma – que d’une conviction très forte. Celle que décidément non, un film n’est pas tenu, pour se faire voir et entendre, d’adopter les grands sujets (LA vie, LE président, etc.), que l’extraordinaire n’est pas forcément affaire d’universalisme claironné : à leurs yeux, et aujourd’hui aux nôtres, le suspense est inhérent au quotidien, l’héroïsme avant tout à deux pas, sinon à notre porte. Le Gamin au vélo, c’est aussi l’un des petits du coin : son film nous appartient.
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(1) Très beau film, qui les révéla à Cannes en 1996, en même temps que Jérémie Rénier et Olivier Gourmet, devenus avec Fabrizio Rongione, sinon les acteurs fétiches, au moins des composantes « génétiques » de ce cinéma, trouvant d’une manière ou une autre leur place dans une scène, un plan de presque chaque film.
(2) Incarné par Jérémie Rénier, jamais aussi grand, aussi lui-même que sous leur regard, bien qu’ils semblent s’obstiner à refuser au gamin de La Promesse, déjà victime de la lâcheté d’un père exploiteur de sans-papiers, toute potentialité de filiation heureuse – cf aussi L’enfant et Le Silence de Lorna, où c’est l’amour même, la possibilité du couple qui lui sont cruellement interdits.
(3) Toute entité présente dans un plan des Dardenne est potentiellement vouée à trouver sa place dans le grand bain de la fiction-action, comme dans 24 heures chrono ou, plus près de nous, Essential Killing de Jerzy Skolimovski.
(4) C’est aussi leur film le plus « coloré » depuis La Promesse, même si cette question ne tient pas d’importance particulière dans le récit. Les Dardenne ont en ce sens cette petite avance sur par exemple Abdellatif Kechiche d’avoir comme naturellement digéré la question de l’immigration positive. Le racisme n’a au vrai jamais été leur obsession, bien moins en tout cas que l’altérité au sens le plus large.
(5) A-t-on au passage jamais vu chez eux une famille au complet, à laquelle ne manquerait pas au moins un élément, père, mère ou enfant ?
(6) Jean-Pierre Dardenne insistait l’autre soir chez Drucker, dans l’émission Rendez-vous à Cannes, sur ce qui pour eux est loin d’être un détail : ils ne viennent pas « chaque année » présenter un film à Cannes, mais « tous les trois ans » !

Titre original : Le Gamin au vélo

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Durée : 87 mn


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