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L’Avventura

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Antonioni peint la solitude de l´homme et en profite pour créer l´image du vide. Somptueux et bouleversant.

Premier volet d’une trilogie avec L’Eclipse (1961) et La Nuit (1962), c’est par L’Avventura qu’Antonioni s’imposa comme un des grands maîtres de la modernité cinématographique. Hué lors de sa première projection au festival de Cannes, incompris à sa sortie, ce ne fut qu’au fil des années que cette « Aventure » désoeuvrée prit toute son ampleur, tant sur un plan dramaturgique que plastique. Antonioni aime voguer à contre courant, et il nous emmène loin, très loin, sur l’île du néant.

Tant de choses ont été écrites sur ce chef d’œuvre du septième art qu’il est difficile de ne pas reprendre les mêmes idées et les mêmes superlatifs. Génie de la composition, moderniste avant l’heure, plasticien maniaque, c’est peu dire qu’Antonioni marqua son époque. Après cinq films influencés par le néo-réalisme italien, il brisa le carcan formaliste de l’objet film pour en faire une recherche sur l’identité et sur la perte.

« On se cherche tous et on trouve toujours ce à quoi on s’attend le moins » pourrait être le leitmotiv de ces passagers du  Radeau de la méduse . Ils voguent, bronzent et se laissent transporter au gré du courant parmi les Iles Eoliennes jusqu’à ce que l’un d’entre eux disparaisse au beau milieu de nulle part, sur une petite île rocailleuse et quasi inhabitée. Premier bluff d’Antonioni, il fait disparaître celle que l’on pensait être l’héroïne et installe une typologie du vide et de l’absence. Les plans sur l’île volcanique de Lisca Bianca ont fait le tour du monde et se sont imposés par une esthétique de l’absence. Le réalisateur impose son rythme singulier, celui de la langueur, de l’oisiveté, la caméra erre comme les personnages, elle scrute l’horizon et attend sans trop savoir pourquoi. Et le spectateur de se sentir obligé de monter dans cette barque sans non plus savoir où cela le mènera. C’est ainsi qu’Antonioni instille le doute et prend à revers les codes du film policier pour aborder l’existentialisme dans toute sa tragédie et sa monotonie. Le souffle du vent sur l’île nous susurre que le réalisateur souhaite arpenter d’autres lieux plus arides et volcaniques, comme le cœur, la raison, et la tectonique des sentiments.

L’art d’Antonioni est d’écrire ses messages à même l’image, à travers un geste, un regard, aucun besoin selon lui de s’engluer dans la démonstration pour incarner le verbe. Une fois revenus sur terre, le réalisateur filme le fiancé et la meilleure amie de la disparue comme deux adolescents ne croyant plus à l’avenir mais faisant tout pour s’en persuader. Leur idylle se construit sur un manque, sur un concours de circonstance, comme si la mort en filigrane d’Anna, personnage hautain incarnant la pauvreté de vie de la haute bourgeoisie, leur donnait la possibilité de remplir un vide affectif. C’est en cela que le film d’Antonioni est profondément pessimiste, voire nihiliste. Il aborde l’être humain dans son besoin d’aimer, mais d’aimer dans la solitude, pour s’aimer soi-même. D’ailleurs tous les lieux que le couple sillonne sont vides, sans trace de vie. Antonioni ne s’en cache d’ailleurs jamais: ses héros ne sont qu’un faire valoir pour mettre en exergue l’isolement qui les entoure, pour preuve sa manière qu’il a de les filmer en plan très large, seuls, enlacés comme deux amoureux savent le faire, mais submergés par les ténèbres de la solitude. Et dans les rares situations où ce couple se trouve en compagnie d’autres êtres vivants, le maître italien décortique leurs personnalités creuses et stériles. Lui n’est qu’un paon fier et nombriliste, tandis que Claudia est trop belle pour être cantonnée à l’ingénue de service jouant la victime en mal d’amour. La scène où elle l’attend sur la place et où tous les hommes la dévorent des yeux est frappante de méchanceté. Statufiée dans sa richesse et sa beauté, elle n’existe que pour répondre au désir de l’homme, et ne peut aller au-delà.

Comme l’amant le dit lui-même : « avant les belles choses duraient des siècles, maintenant elles ne durent que dix ou vingt ans ». Et à l’homme de n’être attiré que par les choses qui brillent sans jamais se faner, et à la femme de pardonner à l’homme pour ce qu’il ne pourra jamais lui donner. Que leur restent-ils à la fin, si ce n’est la présence de l’autre et l’indéfectible caresse de l’être aimé, cache-misère d’une solitude indomptable.

Avec La Dolce Vita et Persona, probablement l’un des plus grands films sur l’errance et l’absence.

Titre original : L'Avventura

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Durée : 140 mn


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