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L’Antre de la folie (In the mouth of madness)

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Voyage au coeur du bestiaire lovecraftien pour un grand huit où l’imaginaire dépasse le réel.

Œuvre matricielle

Si on devait un jour se poser la question quant à savoir quelle est la meilleure adaptation de Lovecraft au cinéma, sans nul doute la réponse serait L’Antre de la folie de John Carpenter. Certes ce serait faire injure au Dagon de Stuart Gordon ainsi qu’à l’Hellboy de Guillermo Del Toro, mais leurs œuvres n’ont pas la puissance réflexive de ce Carpenter qui signe là un de ses films les plus aboutis.
Arpentant les couloirs sinueux de la création et des monstres diaboliques de l’imaginaire, le papa de The Thing et de New York 1997 construit une œuvre en trompe l’œil, diaboliquement manipulatrice, où son film n’est qu’un précipité de matrice d’un univers encore plus grand. Œuvre totale ? Sans nul doute, tant la complexité de son intrigue et la simplicité avec laquelle il la met en image triturent les méninges et affolent les pupilles.

Agent d’assurance, Sam Neil se voit confier pour mission de découvrir le pot aux roses derrière la disparition de Sutter Cane, l’un des écrivains d’horreur les plus lus. Soupçonnant une supercherie et étant un matérialiste convaincu, il s’apercevra au fil de son enquête que la réalité peut parfois rejoindre la fiction, surtout quand celle-ci est écrite de manière à pénétrer le réel. Et à son équilibre de flancher pour accepter l’inévitable.

Reflet de l’épouvante

L’Antre de la folie est une série B, un film de genre réalisé qui plus est par l’un des ses meilleurs représentants. Une série B donc, avec les moyens d’une série B, mais aussi avec une pensée de l’image digne des plus grands, une réflexion sur le chimérique et l’irréel sillonnant sans peine le même chemin qu’un Huit et demi horrifique ou un Festin nu version Cronenberg. Carpenter est d’ailleurs parvenu à un résultat quasi identique avec son segment Cigarettes burns dans la première saison des Masters of horror, où le film fictionnel pénétrait une fois encore la réalité filmée. A moins que ce ne soit la fiction mise en images qui s’insère dans le réel de l’histoire… Les possibilités sont multiples, et L’Antre de la folie se lit comme un film inversé, où ce que perçoit le pauvre spectateur n’est peut-être que le reflet de sa propre imagination.

L’épouvante se distingue de ses cousins germains, l’horreur et le fantastique, dans ce qu’elle est capable de suggérer et de créer grâce à une ambiance en huis-clos aéré et des personnages en proie à leur propre santé mentale. Kubrick l’a remarquablement compris dans Shining tout comme Polanski dans Le Locataire ou dans Rosemary’s baby, bijoux d’épouvantes qui ne répondent jamais aux questions et ne font qu’entériner l’idée selon laquelle la raison et la réalité sont deux fondements humains bien fragiles. Et où le glissement, sémantique et fictionnel, sera fatal. Car si L’Antre de la folie ne fait pas peur à proprement parler, il parvient toutefois à semer le doute, à divertir et à effrayer, frayant au spectateur un passage dans les eaux caverneuses du Fantastique.

Création du miroir

Carpenter s’est toujours distingué pas sa capacité à emballer avec amour des films de monstres, d’entité, de paranoïa et de science-fiction, accentuant le caractère fun ou flippant selon les besoins. Et à croire qu’il parvient ici à fusionner ses marques de fabrique en construisant sa trame d’une heure et demi sans jamais perdre de vue qu’il est en train de filmer la fin du monde. Un monde qui ne croit plus à son peuple, un monde qui ne vit que dans le divertissement, un monde qui ne demandait qu’à basculer. L’Antre de la folie est donc un film sur la création d’un homme et la destruction d’une race, la chair de l’image jouant le rôle de catalyseur, où le mot s’incarnant jusqu’à l’excès dans sa signification visuelle pénètre le corps du monde, dans le corps du Christ. Sutter Cane est d’ailleurs l’un de ses ersatz, et dans cette chair du verbe si chère, aussi, à Cronenberg. Chaque image dans laquelle pénètre Sam Neil sent le déjà-vu, le déjà vécu, le mot-chair de l’écrivain maudit ayant absorbé le corps du détective, qui retranscrit à son tour involontairement la corporéité du mot. Dès l’instant où les protagonistes pénètrent dans Hobb’s end, région où l’écrivain semblerait s’être réfugié, chaque image n’est que le calque et l’incarnation d’un des romans de Cane. Les mots se sont extraits de leurs sources, la matière même de l’image prête à confusion, et le réalisateur d’accélérer le processus de déconstruction du réel par de simples artifices : un tableau vivant et mutant, une lente dégradation des corps, une iconisation du mal, un système en boucle des séquences et, surtout, un Sam Neil halluciné n’en croyant plus ses yeux.

Contagion

Carpenter transforme alors son film en une immense pellicule contagieuse, où tout est sacrifié au bon vouloir du démiurge écrivain. Le réel s’écrit, comme toute histoire, pour plaire à son auteur et satisfaire sa soif de grandeur, tel un Dieu jetant des tâches d’encre sur la tête de l’espèce humaine. Lars Von trier avait abordé un sujet similaire dans Epidemic, où l’écriture d’un compte-rendu du réel progressait en même temps qu’une grave épidémie. La contamination dans L’antre de la folie s’opère sur un registre plus dramatique, mais aux effets tout aussi pervers. Si Von Trier manipule les spectateurs en édifiant la catastrophe uniquement sur le bon vouloir des auteurs, sous-tendant qu’elle pourrait s’arrêter à tout instant, pour Carpenter il est déjà trop tard, la fiction tentaculaire irradiant le réel sans rémission possible. Et plus Sutter Cane s’approche de la fin de son ultime roman, et plus le réel risque d’être compressé dans une histoire écrite à l’avance, le film s’amusant à abolir tout repère rationnel afin que la folie prenne son essor dans un final dantesque. L’antre de la bête est prêt à s’ouvrir au monde, et les cauchemars de Clive Barker et de Stephen King sont devenus réalité. Car avec la pointe d’humour qui le caractérise, Carpenter soigne son public en lui faisant prendre garde à ce qu’il a devant les yeux. Si la lecture de Cane rend fou tous ses lecteurs, le monde entier n’est pas accro de littérature ; et Carpenter de rassurer dans une scène en apparence anodine, où à l’affirmation de l’un des médecins pour le tranquilliser « Ne vous inquiétez pas, tout le monde ne lit pas ! », Sam Neil cloîtré dans sa chambre d’isolement répond avec un rictus « L’adaptation ciné sort dans deux mois ». Personne n’y échappera, la contamination sera totale. Encore faut-il savoir à quel niveau s’opère-t-elle ? Peut-être même que le spectateur est l’un des vecteurs de la contamination.

Carpenter brouille les pistes, les mots sont à l’origine du mal, mais ce sera par l’image qu’il s’étendra sur la surface du monde. La chair du verbe noircit ainsi la pellicule du film à défaut de la page blanche. En somme, L’Antre de la folie est une invitation pour passer de l’autre côté du miroir où, dans cette caverne de l’imaginaire, jamais Carpenter n’a tutoyé de si près les frontières du reflet spéculaire de l’humanité.

 

Titre original : In the Mouth of Madness

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Durée : 95 mn


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