La Vie domestique

Article écrit par

Le troisième long métrage d’Isabelle Czajka condamne Emmanuelle Devos à la banlieue résidentielle.

La Vie domestique se rêve en petit traité de l’oppression féminine en milieu banlieusard. Adapté de Arlington Park (2006) de Rachel Cusk, il en suit le canevas : une journée, quatre femmes, un quartier résidentiel. La classe moyenne est française, le quartier circonscrivant le film entier est celui d’un coin chic de la région parisienne.

La première scène du dîner entre voisins est atroce. Double gêne : celle, volontaire, du bavardage en apparence courtois d’un personnage masculin qui déverse mesquineries machistes et préjugés banals en dégustant des verrines ; comme en réponse, l’étroitesse du dispositif filmique, où les cadres fixes, refusant les mouvements de caméras, expédie la description d’un milieu à son décorum de banlieues étouffantes.

Pour produire de la froideur clinique et des maisons clones, mais à la française, la cinéaste transpose une mouvance née dans le cinéma US. De ces films où la violence rentrée finit par faire exploser la marmite de la déprime des suburbs américains – de Little Children (Todd Field, 2007) aux Noces rebelles (Sam Mendes, 2009) jusqu’au fondateur American Beauty (Sam Mendes, 2000) -, Isabelle Czajka garde la temporalité resserrée, l’impression d’une catastrophe imminente, et ici la mort, qui rôde hors-champ, vue derrière le plexiglas de la jolie baie vitrée. Le film emprunte la méthode, sans surprise, sans heurt ni conclusion, affiche même son sentiment d’impuissance, un petit air de « à quoi bon ».

La Vie domestique ne trouverait pourtant pas titre plus approprié : il y est question de la domestication des femmes, de la manière dont le machisme ordinaire se cache sous la normalité ennuyeuse de gentils maris. Pas de violence directe, jamais un mot plus haut que l’autre, la cinéaste fait le recueil sociologique de petits gestes, de mots en apparence innocents, d’empêchements assimilés par le corps des femmes, d’instincts réprimés qui soudain échappent au personnage d’Emmanuelle Devos en un recul brutal.

Cette oppression archaïque, si ancrée qu’elle semble indécrottable, la cinéaste la catalogue plutôt habilement. Une scène, notamment, où la mère du personnage d’Emmanuelle Devos lui rend visite pendant la préparation d’un dîner. Aigrie, la vieille dame désormais irrévérencieuse (son mari est finalement mort !) raconte justement, par le menu, combien son existence n’a consisté en fait qu’en une « vie remplie de détails » – comme le disait déjà Meryl Streep dans Sur la route de Madison (Clint Eastwood, 1995) – la condamnant à remettre à plus tard le moment de commencer à vivre pour elle-même. La connivence de l’expérience partagée entre mère et fille, malgré 50 ans d’émancipation féminine, donne un échantillon de toute la désespérance  contenue dans le film.

Celui-ci n’échappe quand même pas à la leçon morale, bien qu’efficace, et son esthétique télévisuelle se prend parfois les pieds dans la rigidité que la cinéaste veut dénoncer.

Titre original : La Vie domestique

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 93 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..