La Robe du soir

Article écrit par

Ce premier long métrage de fiction, signé par une documentariste réputée, aborde la pré-adolescence sur le terrain peu balisé de la solitude et du désir. Sobre, touchant, en dépit de quelques maladresses. Avec une Lio inattendue…

L’idée n’est pas nouvelle : une enseignante, pleine d’humour et de fantaisie, séduit l’une de ses élèves, timide et mal dans sa peau. De l’ascendant, pas forcément conscient, d’une adulte idéalisée sur une petite fille en passe de devenir une jeune femme… Et des conséquences, plus ou moins dramatiques, de cette passion erronée : il semble bien, en effet, que la littérature et le cinéma regorgent de ces "romans d’apprentissage", où éducation et séduction se frôlent, où pouvoir et fragilités s’absorbent, où empathie et jalousie se confondent. Où fantasmes et sentiments dérapent, au fond. Grosse fatigue a priori ? Hé bien non !

D’où vient, contre toute attente, que La robe du soir, premier long métrage de fiction de Myriam Aziza, documentariste reconnue et primée, parvienne à échapper aux conventions du genre ? En premier lieu, parce que la cinéaste affronte la pré-adolescence de son héroïne sur le terrain encore peu balisé, en France, du désir et de la solitude. Et cela, de façon dépouillée. Du début jusqu’à la fin, la mise en scène est essentiellement au service du récit, lui-même resserré au plus près de Juliette, 12 ans, brunette androgyne, sensible et taciturne, ébranlée par la luminosité quelque peu narcissique de sa prof de français. Un parti pris modeste, apparemment classique, qui, par le biais de plans fixes ou de champs contre-champs simplement attentifs, permet, en effet, de capter non seulement les blessures de la toute jeune fille-chrysalide, le vide qui semble l’entourer, mais encore… celui de son "modèle". C’est donc dans la lenteur et la profondeur – utilisation intéressante du scope – que se met en place l’attraction de Juliette pour Mme Solenska, celle-là même qui projette chez elle, de façon confuse mais pas nécessairement trouble (la petite n’est pas amoureuse au sens littéral), l’image flatteuse, joueuse, a priori épanouie, d’une féminité inaccessible.

Trois actrices

L’un des talents de Myriam Aziza, c’est d’avoir su "caster" les bonnes comédiennes. La densité de la frêle et sombre Alba Gaia Bellugi intrigue durablement. Elle exhale très justement, par le regard, la seule brusquerie des mouvements, tout ce que cette période intermédiaire de la vie peut comporter d’imprévisible et d’impénétrable (pour l’entourage proche, notamment). Quant à Lio, en prof émoustillante (mais pas provocante, nuance !), elle dégage une force et une gravité inattendues. L’une et l’autre suggèrent, bien plus qu’elles n’imposent ou n’assènent (comme souvent dans ce genre de "drame psychologique"), leur point de convergence, ce qui les relie… peut-être pour le pire : à savoir leur manque d’amour et de reconnaissance. Une sobriété d’autant plus juste qu’elle laisse aux autres protagonistes la possibilité, malgré tout, d’exister : ainsi le personnage débordé et dérouté de la mère de Juliette, interprété très finement par Sophie Mounicot. Trois femmes fragiles, en somme (comme en écho inversé des Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye)…

Alors, bel ouvrage que ce motif joliment brodé ("La robe du soir" est un tableau de Magritte, repris sur la couverture du roman de Pascal Lainé "La dentellière", roman offert à Juliette par son professeur) ? Un bémol, pourtant, empêche d’adhérer totalement. Pour suggérer les bouleversements de Juliette, bouleversements aussi bien physiques qu’émotionnels, voire sensoriels, la réalisatrice joue d’abord sur la tonalité visuelle du film, et c’est une bonne chose (les couleurs et les tenues très vives et décolletées de la prof, qui accentuent la solitude de Juliette, ses complexes, sa souffrance). Mais aussi par le biais de plans poético-sensuels, assez décourageants de maladresse, de longueur… voire d’afféterie limite (la nature pré-estivale, au diapason du bourgeonnement intérieur de la jeune ado…). Surtout dans un film qui, globalement et a contrario, privilégie le non-dit et la litote. Dommage.

Titre original : La Robe du soir

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 95 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..