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La Fille du puisatier

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Auteuil reprend Pagnol pour un film sans âme.

Reconstitution soignée, maintien impeccable, distribution luxueuse : la relecture de Pagnol par Daniel Auteuil joue les gros bras en affichant ses moyens sans retenue. La marque d’une panthéonisation peu souhaitable tant elle fige la vivacité du texte dans une entreprise laissant la part belle à l’expression d’une nostalgie excessive et de mauvais goût.

Le film originel répondait à une commande de 1939 du Service Cinématographique des Armées, suivant une volonté de valorisation des liens de la France avec l’Italie de Mussolini. Une dimension au final gommée par le cinéaste qui ne conserva d’italien que le nom de son puisatier (Amoretti). Tourné pour partie en pleine débâcle, terminé après l’armistice, La Fille du puisatier est un film dont le scénario changea suivant les événements (il prévoyait au départ d’intégrer la victoire française). C’est également un objet fabriqué dans l’urgence, remanié à plusieurs reprises, y compris après le premier montage final (pour une question de censure) et marqué par de nombreuses imperfections techniques : utilisation de pellicules différentes par manque de moyens, défauts dans la prise de son. Une certaine précarité compensée par l’évidence de la mise en scène de Pagnol, sa très grande lisibilité et sa capacité à faire entrer dans un univers au ton particulier, où les mots ont une force d’évocation peu commune et où les corps font la preuve d’une faculté à s’imposer dans l’image par la manière dont leur force de caractère trouve à se ressourcer dans le décor qui laisse admiratif.

Daniel Auteuil, qui signe ici sa première réalisation, mobilise quant à lui un attirail à la fois technique et humain qui porte son projet du côté de la célébration patrimoniale bien lourde. A ses côtés, une cohorte de célébrités défile comme pour lancer au nom du Cinéma français un énième salut à l’auteur. Rien moins que Jean-Pierre Bacri, Sabine Azéma, Nicolas Duvauchelle (tous trois interprétant la famille Mazel), Marie-Anne Chazel (qui joue la sœur du puisatier), Kad Merad (reprenant le rôle de Fernandel, l’ouvrier Félipe) se voient confier des rôles importants. Tout ce joli monde (à l’exception de Duvauchelle, le fils Mazel, aviateur au parler moins provincial) se mettant à prendre avec un bonheur pour le moins limité l’accent du sud offre une parade grotesque qui transforme la Provence de Pagnol en Disneyland parisien. Il y a parfois vraiment de quoi rire tant rien ne fonctionne. La scène de rencontre entre Patricia (la fille du puisatier) et Jacques (le fils Mazel) au bord de la rivière intervenant dans les premiers instants est emblématique de cet écueil, les comédiens y confondant d’emblée jeu emprunté avec naïveté des personnages. La suite n’arrange pas les choses, passant constamment du trop au pas assez sans jamais trouver le ton juste. Le jeu excessif d’Auteuil, Kad, Chazel et Azéma tend à la grimace (ce qui est vite fatigant) ; celui plus en retrait de Bacri ou Duvauchelle est quant à lui à la limite de l’effacement. Bref, on abandonne la comédie humaine de Pagnol avec ses personnages hauts en couleurs pour entrer dans le domaine de la caricature. Un contresens total.

Mais le pire réside sans doute dans ce que l’exaltation patrimoniale ratée se double d’un passéisme douteux. Si cette lumière travaillée (mais sans aucun goût, à la manière d’un mauvais feuilleton de l’été situé dans les années trente) comme ces cadres soignés (qui ne sont pas néanmoins sans laideur), de même que cette musique de fosse ainsi que l’utilisation d’enregistrements d’airs d’opéra chantés par Caruso soulignant un peu trop souvent l’émotion contribuent à la fabrication d’un sarcophage aussi luxueux qu’insipide, ils invitent au moins tout autant à un regard nostalgique porté en direction d’une idée, celle d’une France d’autrefois fantasmée pure et sans tâche. En ce sens, cette Fille du puisatier est bien le contraire de son modèle, à savoir l’expression d’une satisfaction trouvée dans la contemplation de soi-même. On préfèrera détourner le regard.

 

Titre original : La Fille du puisatier

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Durée : 107 mn


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