En 2022, le jeune Kane Pixels s’empare du concept populaire des Backrooms et propose une série de courts-métrages VFX qu’il publie sur sa chaine Youtube. Le succès est tel que son travail finit par intéresser le studio A24 qui lui propose d’en réaliser l’adaptation cinématographique. Sans surprise, le film est un succès phénoménal aux côtés du génialissime Obsession (notre critique est disponible sur le site). Face à l’engouement critique, il semble nécessaire de remettre les pendules à l’heure. Car oui, dans sa majorité, Backrooms est loin d’être la réussite artistique attendue. Décortiquons le bazar.

« Si tu ne fais pas attention et que tu sors de la réalité par un « noclip » dans les mauvais endroits, tu te retrouveras dans les Backrooms, où il n’y a rien d’autre que l’odeur nauséabonde d’une vieille moquette humide, la folie d’un jaune uniforme, le bruit de fond incessant des néons qui bourdonnent à plein régime, et environ six cents millions de kilomètres carrés de pièces vides segmentées au hasard dans lesquelles tu seras piégé. Que Dieu te vienne en aide si tu entends quelque chose rôder dans les parages, parce que c’est sûr que cette chose t’a entendu. »
Voici l’étrange message qu’on a retrouvé sous le thread d’un mystérieux streameur publié en 2019. On y voyait une image tout droit sortie des internets des années 2010. Une grande pièce vide, incommensurable et recouverte d’un papier peint jaune. Très vite, le web s’est emballé et le concept des Backrooms a pris vie. Des « sous-sols » infinis, à l’esthétique liminale et aux configurations insensées.

Si Kane Pixels (Kane Parsons de son vrai nom) a su s’approprier ce lore démentiel ; notamment en amenant l’idée d’une organisation secrète partie à la découverte des lieux ; il régnait malgré tout dans ses réalisations une part d’inconnu, de non-dits et d’inexplicable. Cette zone d’ombre qui faisait le sel de ses petits films dont chaque segment nous amenait vers des dimensions de plus en plus loufoques et troublantes.
Il y avait une chose à ne surtout pas faire : démystifier. Et c’est justement sur ce point que le film Backrooms est une déception. En truffant le récit de dialogues bavards, le scénariste Will Soodlik nous coince dans un sentiment paradoxal. Perdu entre un tic explicatif et la volonté de laisser part à notre imagination, l’auteur lève le voile sur le mystère qui entoure les Backrooms tout en essayant d’être le plus ambiguë possible. De ce fait, on sort du film avec un goût amer en bouche, mélange acide de frustration et d’incompréhension. Pourquoi diable donner des réponses sur des mystères que personne ne voulait découvrir ? Pourquoi perdre autant de temps sur des explications à moitié claires ? La trahison va jusqu’à la révélation du monstre final, éclairé de face, en pleine lumière. Son design n’a absolument rien de transcendant, et sa caractérisation se vautre dans un grand guignolesque simpliste et gratuit. Toute notion de danger s’éteint immédiatement (bonne chance pour les suites).

Il est triste de constater à quel point l’ensemble ne trouve jamais son rythme. Chaque exploration se voit automatiquement entrecoupée de scènes dialoguées qui peinent désespérément à creuser des personnages mal exploités. Ils ne semblent exister qu’au travers de ce qui est dit et rarement dans ce qui est montré. Les Backrooms ne sont pas de simples pièces sans queue ni tête ; ils représentent le miroir altéré de nos souvenirs, l’agencement maladroit du passé et du présent, et une vision aveugle de notre monde.
Au-delà de l’apparente bizarrerie des décors, se trouve les fractures intérieures de ceux qui les visitent. La fertilité créative de ce sous-texte avait de quoi faire saliver, permettant un aspect à la fois terrifiant et profondément torturé. Certes, on a le droit à une poignée de séquences efficaces (merci le found footage), mais Kane Parsons ne fait qu’effleurer le potentiel horrifique de son concept. Il nous condamne à revoir la même série de pièces, parfois jusqu’à lassitude, et se contente de quelques faibles liens entre les lieux et les personnages ; le plein pouvoir est donné aux dialogues. Les Backrooms perdent peu à peu leur discours, eux qui ont tant à dire. On ressort affamé avec l’horrible impression de n’avoir pas vu grand chose.

Mais ne soyons pas médisants, de bonnes choses traversent le film, et c’est le soin porté à sa photographie qui vient sauver l’ensemble. Là où bon nombre de productions du même calibre se complaisent dans une divagation plastique épuisante, Backrooms possède une véritable identité visuelle qu’il garde de son premier à son dernier plan. Grandement aidé par sa bande originale, le film garantit quelques frissons et parvient à instaurer une véritable ambiance par cette homogénéité visuelle.
Le choix de cadres larges offre une plus-value aux décors : on les contemple, fasciné, puis on s’en méfie. Leur immensité appuie l’ampleur de notre vulnérabilité. Parsons ne révolutionne rien, c’est certain, et il parait parfois en pilotage automatique ; toutefois il surprend en ne différenciant jamais l’esthétique du monde « réel » de celle des Backrooms. Un parti pris intelligent qui sème le doute quant à la frontière entre les deux réalités. Le personnage de Clark image cette confusion. Peu importe où il se trouve, il n’a cessé d’être seul et perdu. C’est peut-être bien sur ce terrain que l’entreprise se porte le mieux, lorsqu’elle met en lumière l’angoissante solitude de nos existences.
L’horreur liminale de Backrooms s’attelle à démontrer l’ampleur de nos incertitudes, dommage qu’elle ne le fasse pas assez souvent au travers des Backrooms, justement.





