Cuba et Alaska

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Sur le front deux infirmières ukrainiennes, surnommées Cuba et Alaska, décidées à aider les soldats et défendre leur liberté face à l’agresseur russe, connaissent le pire (le contact permanent avec la mort, la peur, la douleur des pertes et des blessures) mais aussi le meilleur (une camaraderie sans équivalent dans le monde des civils). Le rire et l’humour sont leurs défenses pour supporter ce quotidien angoissant.

C’est un film très dur et en même temps chargé d’une vibrante humanité qu’a réalisé Yegor Troyanovsky (lui-même soldat des forces spéciales) en collaboration avec deux jeunes infirmières ukrainiennes (ou combat medics), la brune Yulia Sidorova (surnommée Cuba[1]) et la blonde Oleksandra Lysytska (pseudo Alaska). Yegor Troyanovsky a documenté leur vie au front dans la région de Kharkiv. Qu’est-ce que leur quotidien ? Récupérer des soldats blessés, les empêcher de se vider de leur sang (malgré le tourniquet qu’ils se sont souvent eux-mêmes posé pour stopper l’hémorragie) et de trop souffrir (grâce à des piqures de kétamine au besoin), et pour elles deux risquer tout le temps de se faire tuer (Alaska sera gravement blessée par l’explosion d’un drone, avec un éclat d’obus dans l’entrejambe : on la voit en rééducation gémir de douleur et souffrir le martyre pendant des mois, avant de pouvoir remarcher et revenir ; elle doit suivre aussi une psychothérapie pour évacuer le traumatisme). Toutes deux sont très différentes mais expressives : Cuba, personnalité solaire, est une baroudeuse au rire énorme et communicatif ; Alaska (qui prétend avoir reçu ce surnom parce qu’elle serait « glaciale ») est plus sombre avec un côté punk et elle adore les animaux.

Côté guerre tout est filmé à l’aide de caméras fixées à leur casque ou à leur gilet pare-balles, grâce à des vidéos ou transmis par SMS. La tension est permanente et la guerre est là dans toute son horreur : sur la ligne de front mouvante où elle sont conduites dans un pick-up par leur chauffeur (surnommé L’Artiste, qui sera lui-même touché), il y a des blessés, des amputés, des morts ; le sang coule et cela pue. Cuba et Alaska se demandent régulièrement – quand elles ont le temps, hors de l’action, de penser à elles – combien de temps il leur reste à vivre. Au début, l’une interroge l’autre lors d’un bombardement russe : « Ils frappent de ce côté, on devrait rester derrière ce mur. Si on saute, c’est quoi tes derniers mots ? » À la fin, toutes deux couchées dans l’herbe, elles se demandent ce qui restera d’elles, et ce qu’elles auront pu vraiment faire de bien sur cette terre si elles doivent disparaître dans l’instant. Cette vie de guerrière a commencé dès 2014 (invasion de la Crimée)/2019 pour Cuba (ex-danseuse puis styliste de mode : elle continue au front à dessiner des costumes, et vient lors d’une permission à Paris présenter son propre défilé de mode !) et en 2022 seulement pour Alaska, lors de l’invasion généralisée de l’Ukraine. Les traces laissées par la guerre sur leur personnalité sont ineffaçables, et Cuba constate : « Je ne me souviens pas vraiment de la vie sans guerre. » Comme pour tous les soldats de toutes les guerres, la guerre distend le lien avec leur(e)s ami(e)s, leurs familles et la vie qu’elles menaient auparavant.

Mais ce n’est pas qu’un film de guerre : c’est aussi un portrait intime de deux femmes courageuses et déterminées, que la guerre a rapprochées : c’est pour l’avoir vécue toutes deux ensemble, dans ses misères comme dans ses joies, que Cuba et Alaska sont devenues de vraies « sœurs d’armes », unies d’un lien que des « civils » ne pourraient comprendre. Cuba le constate : « quand une personne n’a pas d’expérience du combat, elle reste différente. Vous pouvez être ami avec elle, mais tout ce que vous voulez lui transmettre, ce que vous ressentez, votre vision du monde, elle ne le verra jamais de la même manière, simplement parce qu’elle n’a pas cette expérience particulière. En conséquence, les relations changent avec tous ceux qui ne sont pas impliqués dans la guerre et ne la connaissent pas[2]. »

Elles ne se prennent pas pour des héroïnes (s’engager était seulement pour elles le résultat d’un impératif moral ; en conséquence elles se sont formées pour acquérir les connaissances nécessaires pour pratiquer la médecine de guerre différente de la médecine civile[3]), et n’ont pas forcément l’amour passionné de l’Ukraine en tant que telle : pour Alaska, c’est sa liberté à elle qu’elle défend avant tout face à la Russie (« Je fais ça pour moi » ; en terme plus cru, elle se bat, dit-elle, pour son cul). Il s’agit de sauver des vies, comme le souligne la phrase qu’elles reprennent au début du film : « Pas besoin de sauver le monde ; tente au moins de sauver une personne. ». En permission, il n’est pas toujours évident pour elles de se retrouver à l’arrière au milieu de certains civils « planqués », qui leur laissent faire le sale boulot. On les voit vivre :  tantôt au milieu d’amies engagées comme elles dans l’effort de guerre (par exemple pour fêter l’anniversaire de Cuba, ses 36 ans, habillée à la japonaise) ; tantôt Cuba en visite chez sa mère qui vit seule en Espagne, expatriée par précaution avec un adorable petit chien (Bubochka) qui se déplace sur un plateau à roulettes car il a perdu l’usage de ses pattes arrières ; le plus souvent au milieu des combattants hommes en première ligne. De retour d’Espagne, Cuba a une histoire d’amour avec un tireur d’élite, Dmytro surnommé Shepa, lequel malheureusement va être tué rapidement (c’est un plan atroce car la caméra fixée sur la tenue de Shepa filme quand il est touché et meurt : on a alors l’impression d’être à la place du mort et de « voir » ce qu’il aurait dû voir). Particulièrement émouvantes sont ces funérailles de Dmytro/Shepa, avec le cortège qui accompagne le cercueil dans le vent, sous un ciel gris et bas, avec les larmes de sa mère.

Le rire éclatant de Cuba, son humour et son ironie partagés avec Alaska dominent tout le film et expriment mieux que tout leur volonté de vivre, de surmonter les horreurs auxquelles elles sont confrontées et de résister à la barbarie de l’agression russe. Mais malgré ce rire, malgré la bande-son très punchy, Cuba et Alaska est un film d’une extrême gravité et empreint d’une profonde tristesse. L’une déclare, en visant le ciel : « Quand ils nous tueront, j’espère que tout sera prêt là-haut ! » ; elles regrettent l’insouciance de leur jeunesse et retiennent leurs larmes. Mais, disent-elle, « là où on va, Dieu ne regarde pas » ; c’est Highway to Hell ! La mort peut survenir à tout instant, au milieu d’une nature qui pourrait être paradisiaque… s’il n’y avait la guerre voulue par les Russes. On traverse des champs de tournesols encore cultivés, des prairies, des forêts d’où s’échappent des nuées d’oiseaux… au milieu des grondements sourds des détonations.

 

 

 

[1] Avec ses dreadlocks et sa peau bronzée, on la prenait pour une créole ou une cubaine quand elle dansait pendant le festival de musique électronique et de dance de KaZantip, alors en Crimée ukrainienne (avant 2014).

 

 

[2] Voir l’interview de Cuba accordée à Tyzhden, recueillie par la journaliste Alla Lazareva, ukrainienne en poste à Paris (https://tyzhden.fr/cuba-guerre/).

[3] Id. :« J’ai […] étudié la médecine en cours de route, à partir de 2014. J’ai rejoint les « Hospitaliers » [association de secouristes bénévoles ukrainiens créée en 2014 suite à l’annexion de la Crimée par la Russie]. J’y suis restée jusqu’en 2017, puis Da Vinci, nom de guerre du héros ukrainien décédé Dmytro Kotsyubailo, nous a proposé, à Alina Mikhailova et moi-même, de créer un service médical. J’y ai travaillé pendant deux ans, puis je suis revenue à la vie civile, jusqu’à l’invasion à grande échelle. Et tant que je n’étais pas en guerre, je me suis occupée de création de vêtements et j’ai même réussi à défiler à la Fashion Week ukrainienne. En fait, mon défilé a eu lieu le 6 février 2022, et deux semaines plus tard, la grande guerre a commencé. » Alaska avait déjà une formation médicale quand elle a rejoint Cuba en 2022.

 

Oleksandra Lysytska est Alaska et Yulia Sidorova est Cuba

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Durée : 1h 33 mn mn


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