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La Controverse de Valladolid

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In filmo veritas.

« Le Saint-Père m’a envoyé jusqu’à vous avec une mission précise : décider si [les] indigènes sont des êtres humains achevés et véritables, des créatures de Dieu, nos frères dans la descendance d’Adam, ou, si au contraire, comme on l’a soutenu, ils sont des êtres d’une catégorie distincte, voire même les sujets de l’empire du Diable. »

Ces quelques mots, prononcés par le cardinal Roncieri, légat du pape Jules III, viennent introduire ce que l’on nommera la controverse de Valladolid. Cette dispute théologique, ayant eu lieu en deux séances, entre 1550 et 1551, au Collège San Gregorio de Valladolid, opposa le prêtre dominicain Bartolomé de las Casas, qui plaide en faveur de la reconnaissance de l’âme des Indiens, au professeur Juan Ginés de Sepúlveda, fervent défenseur de la colonisation et donc de l’asservissement des Indiens. Ce débat, réclamé par l’empereur Charles Quint, unique dans l’histoire du catholicisme et véritable examen de conscience de et par l’Église catholique, devait décider du sort des populations amérindiennes en pleine conquête du Nouveau Monde. La poursuite de la colonisation où, au contraire, leur évangélisation progressive en harmonie avec l’exploitation de leurs fertiles territoires.

« Nous ne pouvons rien cacher à Dieu. » Cardinal Roncieri

La Controverse de Valladolid est une parenthèse enchantée dans l’histoire de la télévision, à une époque où elle n’était peut-être pas le profane et le cinéma le sacré. Jean-Pierre Marielle (Las Casas), Jean-Louis Trintignant (Sepúlveda) et Jean Carmet (Roncieri) se retrouvent ainsi dans l’adaptation du roman éponyme de Jean-Claude Carrière publié en 1992, dans une mise en scène de Jean-Daniel Verhaeghe. La reconstitution historique ainsi que la scénographie du film, prolongée par une photographie relativement feutrée, mettant solennellement en lumière les expressions des visages et des corps, nous plongent au cœur d’un dispositif simple, presque théâtral et à la consonance juridique : un tribunal ecclésiastique réuni, en huis clos, dans l’enceinte claire-obscure d’un collège, délibérant d’une affaire pour le moins sensible, une Accusation et une Défense, multipliant les plaidoiries dans l’espoir de faire balancer le jugement de leur côté. À l’avenant, la mise en scène, hiératique, discrète, faite de lents travellings, de gros plans, zooms et dézooms en champs/contrechamps, ira dans le sens de la libération de la parole des deux orateurs, Jean-Pierre Marielle/Las Casas et Jean-Louis Trintignant/Sepúlveda.

On ne verra d’ailleurs qu’eux, incarnés, véritables lions en cage déclamant leurs tirades exaltées, se faisant violemment la joute, détournant à leur guise les figures sacrées, nourrissant avec équité une dialectique complexe et tout à fait passionnante. À contre-emploi, Marielle, la gestuelle emportée, émue, est révolté par le traitement et les exactions faits aux Indiens, victimes de conquistadors assoiffés d’or et dont le comportement est dicté par le péché de convoitise tandis que Trintignant, de sang-froid, à la répartie nasillarde et cruelle, voit en la facilité de la colonisation le signe divin de la poursuivre. Le premier invoque Saint-Thomas d’Aquin (les sociétés humaines sont toutes égales) et souhaite que l’Espagne se retire des terres nouvelles au risque d’être définitivement maudit tandis que le second remémore Aristote (certains peuples sont faits pour régir, d’autres pour être asservis), argue que les Indiens sont des êtres inférieurs et que l’esprit de conquête est moralement juste.

 

 

« Ils étaient l’image du Paradis avant la faute. » Frère Bartolomé

Le cardinal Roncieri, incarné par le flegmatique Jean Carmet, arbitre cette dispute et doit se prononcer au nom de l’Église catholique, représentée par deux écoles définitivement irréconciliables. Reconnaître la superbe ou condamner les intérêts du vaste empire espagnol sur lequel le soleil ne se couche jamais. Rendre un jugement faisant l’amalgame du religieux et du politique, en somme, à une époque où l’Église se fondait dans l’État, rendant indivisible ces deux concepts. Impartial mais pétri de doutes, chrétiens en l’occurrence, sa mission sera aussi délicate que la planche pourrie lui permettant d’accéder à sa chaire et sur laquelle il manquera, à plusieurs reprises, de chuter. Convoquant un échantillon d’autochtones, auquel il fera vivre des expériences pavloviennes étonnantes dans le but de comprendre leurs sensibilités (l’indignation devant la destruction d’une statue de la divinité aztèque Quetzalcóatl, la révolte face à l’arrachement des bras de leurs parents d’un nourrisson, le rire devant un spectacle stupide de bouffons), il participera, malgré lui, à la mascarade parfois inhumaine de ce procès.

Si le film emprunte volontairement quelques raccourcis historiques (1), les mêmes que ceux de l’œuvre originale de Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid traduit toutefois avec une véracité et une profondeur sans conteste les questionnements fondamentaux que se sont posés les tenants du Vieux Monde, confrontés à une découverte sensationnelle tant elle dépassait les acquis de la raison : celle d’un monde jamais arpenté, aussi grand que le leur, peuplé d’hommes, leurs semblables, dont ils n’auraient jamais pu soupçonner l’existence. Quelques années après Mission (1986) de Roland Joffé, odyssée magnifique en terre Guarani et chef-d’œuvre de tolérance et de miséricorde, La Controverse de Valladolid, suspendu à la qualité d’interprétation de ses acteurs, puissante, parfaitement proportionnée et sans laquelle le film n’aurait évidemment jamais eu une telle réception critique, prolonge avec un même souci de compréhension cette préoccupation humaniste.

 

 

(1) Les plus importants étant que les deux séances, ayant eu lieu à cheval sur les années 1550 et 1551, soient ramenées à deux jours, que les échanges épistolaires, prolifiques, ne soient pas évoqués, mais surtout, qu’il soit plus question dans le film de la traite des Indiens que de la poursuite de la conquête du Nouveau Monde, véritable enjeu historique de la controverse, alors que cette question avait déjà été tranchée par Jules III au sein de la bulle pontificale Sublimis Deus, fulminée en 1537, et qui affirmait que « les Indiens [étaient] véritablement des hommes ».

Titre original : La Controverse de Valladolid

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