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La Ballade sauvage

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Terrence Malick, premier film. S’inspirant d’un fait divers criminel ayant fait grand bruit dans l’Amérique des années 50, il livre un road-movie où l’horreur semble étouffée dans une rêverie (ou l’inverse). Saisissant.

« Ma mère mourut quand j’étais petite. Mon père avait gardé leur gâteau de mariage au freezer, pendant dix ans. Après l’enterrement, il le donna au jardinier ». Ainsi Holly (troublante Sissy Spacek) décrit-elle son enfance en voix off sur un air joué au xylophone, tandis qu’on la découvre à l’image s’amusant sur son lit avec un chien immense, dans sa chambre rose aux murs fleuris. Cette douce voix qui parle d’on ne sait où insinue déjà une distance avec l’image, par son phrasé monotone qui sécrète un malaise diffus encore difficile à cerner. Jeune rouquine à la beauté étrange et au visage bardé de tâches de rousseur, Holly joue à la majorette comme d’autres américaines de son âge quand Kit (magnétique Martin Sheen) l’aborde. Le jeune homme, quelques années de plus, roule des mécaniques et lui fait penser à James Dean : elle succombe à son charme. Il veut l’entraîner vers de nouveaux horizons, le père de la jeune fille s’y refuse. Kit le tue, faisant de lui le premier cadavre, à travers une échappée qui les conduira du Dakota du Sud au Montana.

Rebel without a cause

La Ballade sauvage évoque bien sûr le Bonnie and Clyde d’Arthur Penn, sorti quatre ans plus tôt, autre cavale d’un couple criminel marginal devenu célèbre, désirant fuir en ne sachant ce qu’ils laissent derrière eux. Holly aime Kit avec une ardeur toute adolescente, qui impressionne par sa candeur : « J’étais folle de lui » dira-t-elle, voilà tout. En tuant le père, meurtre originel qui laisse Holly imperturbable, Kit leur permet à tous les deux de devenir « James et Priscilla », identités d’emprunt qu’ils se choisissent moins parce qu’ils sont désormais des criminels que pour s’offrir des noms fantasmés, cinématographiques. Kit n’aura plus à se soumettre à ce nom qu’il « n’a pas choisi », qu’on lui a « juste accroché dans le dos ». De la même manière qu’après avoir vu une comédie musicale au cinéma, la coquette Bonnie (Faye Dunaway) prenait, devant sa glace, les mimiques de l’actrice admirée, Kit peut vraiment se prendre pour James Dean, bottes de cow-boy aux pieds et veste en jean sur le dos. Ce sont ces figures qui se substituent aux pères : « Je n’ai pas de maman, ni de famille » s’aperçoit aussi Bonnie alors que la fin est proche. L’impossible retour aux origines se double de la falsification de leur identité, qu’ils préfèrent fondre dans des clichés.

 

La part de jeu, dans cette cavale mortelle, est primordiale. Elle apparaît même comme la justification qui s’impose. « J’avais envie d’être un criminel, mais pas un si grand », avouera Kit aux policiers. Attendaient-ils qu’il exprime ses raisons, des revendications peut-être, que le jeune homme les détrompe complètement, et nous avec. Si Kit tue sans pitié les chasseurs de prime, il peut aussi tirer une balle dans le dos de son collègue de travail, enfermer dans un trou un sympathique couple de son âge, mais épargner un riche propriétaire. Les meurtres ne sont ni politiques, ni montrés comme monstrueux (la caméra ne s’attarde pas sur les cadavres, et les accès de violence sont secs comme des coups de feu), pas plus que le couple n’est romantique ou glamour comme Bonnie et Clyde : c’est cette innocence glaçante, ce détachement inconscient qui nappent l’horreur des crimes d’un doucereux effroi.

« Le monde comme une planète inaccessible »

Tout au long de leur évasion, Kit et Holly parcourent des paysages crépusculaires et flamboyants, longues traversées ponctuées par des haltes dans la nature et des rencontres fortuites. Le tracé de la route importe peu : guidés par les lignes téléphoniques, ils passent par des plateaux désertiques et des champs mordorés dans une lumière époustouflante. Le titre original « Badlands » désigne cette région désolée du Dakota du Sud, traversée par le couple. Signe de l’ambivalence du sens de cette virée, les distributeurs français ont, depuis la sortie du film en DVD, paré la « balade » sauvage d’un autre « l », accentuant par-là l’aspect lyrique du film, aux dépens de la simple cavale promise par la première traduction : il tient à la fois d’un déplacement dans l’espace et d’une vision sensible du monde qui entoure le couple.

Holly attribue à la nature des pouvoirs presque magiques : « Un frémissement de feuille, c’était les esprits qui exprimaient leur mécontentement », quand Kit feuillette nonchalamment un National Geographic sans prêter attention à ce qui l’entoure. Malick filme ce que la nature a d’immuable. Sans l’identifier à une nostalgie perdue, elle est tantôt leur témoin muet, un cadre, une présence immémoriale : le monde est là, silencieux. Le film est aussi un bestiaire : l’homme y cohabite de façon dérangeante avec les animaux, dans le même plan (Kit escalade le cadavre d’une vache, Holly jette son poisson-chat malade dans le potager), ou à l’aide d’inserts rappelant leur présence singulière : un scarabée grimpe sur une branche, un bourgeon frémit sous le vent, l’œil morne d’une vache fixe la caméra. Hommes et animaux ne dialoguent pas : Malick ne dispense pas une vision anthropomorphique du monde animal ou végétal, c’est plutôt leur cohabitation qui l’intéresse. « Insert » n’est finalement pas le mot juste : il faut plutôt voir ces plans comme autant de fugues dans le récit.

L’irréalité diffuse imprégnant le film impressionne : Kit et Holly sont comme étrangers aux crimes qu’ils perpètrent et semblent les oublier aussitôt. La perception qu’ils ont d’eux-mêmes apparaît brouillée : Malick multiplie les procédés de distanciation qui empêchent l’identification avec eux. Un passage en noir et blanc montre comment Holly découvre en lisant les journaux la terreur générale que suscite leur cavale mortelle : « C’est comme si les russes avaient débarqué ». L’étrange quiétude de leur fuite contraste avec l’affolement de la population, montrée comme un rêve lointain, à tel point que l’on se demande si ce ne serait pas un fantasme de la jeune fille.

« Dans la montagne, j’aurais tenu une armée. »

L’arrestation finale est précédée d’une course poursuite poussiéreuse, élan de vitesse ultime et vain, montré du point de vue de Kit. Il a le même chapeau de paille que les policiers quand il se rend. Le plus jeune l’observe curieusement, s’étonne qu’il ne soit pas plus grand que lui, et lui trouve aussi une ressemblance avec James Dean : comme quoi, les jeunes gens ont les mêmes idoles. Kit esquisse un sourire. Peu après, menotté et attaché, il sort un zippo de sa poche et le lance aux policiers, comme aurait pu le faire James Dean avec ses fans. Son peigne et son stylo s’arrachent aussi. Puis il remercie le capitaine, et s’excuse « pour le dérangement ». La voix détachée de Holly raconte que Kit mourra six mois après sur la chaise électrique, par une chaude nuit.

L’avion qui le ramène dans le Sud Dakota traverse les nuages. Projeté au New-York Film Festival en 1974, La Ballade sauvage fut acheté par la Warner en même temps que Mean Streets de Martin Scorsese. Deux cinéastes majeurs du Nouvel Hollywood étaient révélés, rassemblant sous sa bannière le cinéma urbain du New-Yorkais, et celui, plus lyrique, de Terrence Malick. Echec public à sa sortie, le film acquiert pourtant au fil des ans le statut d’œuvre mythique, auréolée de mystère du fait de la rareté du cinéaste. Vingt ans plus tard, Woody Harrelson et Juliette Lewis reprendront le rôle de Holly et Kit dans l’halluciné Tueurs nés.

Titre original : Badlands

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Durée : 95 mn


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