Interview d’Abel Danan.

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Pour son deuxième court-métrage, Love Cantata, Abel Danan s’est entretenu avec nous. C’est l’ occasion de découvrir un cinéaste très prometteur, que Vanity Fair vient de classer dans son palmarès annuel des jeunes talents à suivre de près.

Après Coming Home, votre premier court-métrage, Love Cantata se déroule également au Japon. D’où provient votre intérêt, ou, bien plus encore, votre attachement pour ce pays ?

J’ai beaucoup d’attaches avec ce pays. C’est le fruit d’une histoire familiale assez incroyable. Dans les années cinquante, le frère de mon grand-père a voulu quitté le Maroc pour vivre le rêve américain. Arrivé sur place, les quotas d’immigration étant atteint, on lui a proposé de s’engager pendant deux ans dans les forces armées présentes dans le pacifique, à son retour l’autorisation de s’installer aux États-Unis lui serait accordée. Il part alors pour la Corée, blessé il rejoint le Japon, seule base militaire américaine. Il y rencontre une femme avec laquelle il se marie et fonde une famille. Fasciné par cette famille, je me suis rendu régulièrement au Japon et suis devenu très proche de ma grande tante, une femme extrêmement cultivée qui m’a initié à la culture japonaise ; au cinéma et à la littérature en particulier. Mon amour du cinéma provient de l’amour que j’ai pour ma famille.

Dans la culture Japonaise, l’expression des sentiments se veut retenue, alors que le besoin d’exprimer ce que l’on a au plus profond de soi se fait très fort. Dans Love Cantata, le fait que l’héroïne japonaise soit amoureuse d’un français pose plus fortement la difficulté de montrer ses sentiments. En France, la passion passe par des mots, par des cris parfois. Cette tension innerve vos deux films. Ce qui vous intéresse c’est de saisir la force et la fragilité de l’intime ?

Oui, le problème de communication au Japon est l’un des aspects qui m’a le plus intéressé dans ce film là. Un pays où, plongés dans un maelstrom d’images, d’informations, de publicités, d’écrans, les gens sont très souvent seuls. Et lorsqu’ils se rencontrent, ils ont alors du mal à exprimer ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent. Cela a un impact sur l’approche cinématographique. Je m’en suis rendu compte lors de mon premier tournage où je voulais demander à mes acteurs de se livrer, d’improviser par moments, pour rechercher des plans volés. Au début, cette situation a été difficile pour les comédiens. Mais ils ont rapidement relevé le défi.

Diriez-vous que Love Cantata est un film plus personnel que Coming Home ?

Oui, car mon premier court-métrage est celui d’un amoureux du cinéma japonais, du monde des Yakusas. Dans Love Cantata j’ai ressenti le besoin d’exprimer ma sensibilité personnelle. Je pourrais tout à fait être cet étudiant parisien qui après avoir vécu une romance brève mais passionnelle avec une japonaise décide de la retrouver à Tokyo.

Combien de temps a duré le tournage ?

Le tournage s’est  déroulé sur une semaine. Mais j’étais déjà sur place depuis un mois et demi, dont trois semaines en compagnie de l’acteur principal pour mettre un grand nombre d’éléments en place.

Vous accordez une importance particulière à la photographie, qui est ici  très soignée, avec qui avez-vous travaillé ?

Le chef opérateur est japonais. J’avais travaillé avec lui pour mon premier film. On s’est très bien entendu. De plus,, j’ai eu la chance de pouvoir m’appuyer sur les deux chefs décorateurs très expérimentés, qui ont notamment travaillé pour Gaspar Noé dans Enter The Void.  C’est un film qui m’a énormément inspiré pour son atmosphère. C’est pour cette raison que je les ai contactés.

 

Un cinéaste débutant n’a pas toujours la chance de pouvoir compter sur des acteurs professionnels confirmés. Comment avez-vous réussi à convaincre Idir Chender, présélectionné aux Césars du meilleur espoir 2018, et Rila Fukushima , connue pour ses rôles dans les séries télé que sont Arrow et Game of Thrones ?

Dès notre première rencontre Idir a été séduit par le projet. Il m’a accompagné tout au long du projet, et m’a témoigné d’une grande bienveillance, un peu comme un grand frère. Rila, c’était un rêve pour moi. Elle m’avait vraiment bluffé et séduit dans Wolverine, le combat de l’immortel, où elle a le rôle féminin principal. Quelques années plus tard, au moment de réaliser je l’ai pris comme modèle pour dessiner mon personnage féminin dans mon story-board. Puis, je  lui ai parvenir le scénario. Elle m’a demandé de la rejoindre à Tokyo. On a passé un après-midi ensemble, durant lequel on a longuement discuté de cinéma. Elle m’a alors donné son accord.

Le format du court-métrage rend plus complexe la possibilité de raconter une longue histoire. Dans Love Cantata, vous avez la volonté de donner un passé, un présent, voire un futur à vos personnages. C’est un véritable défi au niveau de l’écriture ?

Oui, mais c’est aussi très passionnant. Le format du court métrage permet de raconter une histoire d’une façon concentrée, voire succincte. Personnellement, j’aspire à développer davantage la richesse de mes personnages, de leur donner un vécu. La mélancolie me touche énormément au cinéma. C’est difficile de parvenir à cela dans un court-métrage. En soignant particulièrement l’écriture, ça peut marcher. C’est ce que j’ai essayé de faire ici.

Le goût pour le romanesque, le polar, votre envie d’un plus grand format d’expression se ressent fortement. Quel est votre prochain projet ? Un long métrage ?

Idéal pour faire ses armes dans la mise en scène, très formateur dans tous les domaines, le court-métrage me semble un peu  trop étroit, à présent.  J’ai envie d’aller plus loin dans la façon de développer une histoire, de construire mes personnages. À ce jour, j’ai plusieurs idées en tête dont une qui se fait de plus en plus précise. Ce n’est pas un format court. J’espère vous en parler prochainement.

 

 

 

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