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If… de Lindsay Anderson (1969)

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Une fable onirique et libertaire à la Vigo sur un pensionnat britannique.

Lindsay Anderson, tout comme Tony Anderson et Karel Reisz, fut journaliste et critique avant d’être cinéaste, œuvrant au sein des magazines Sequence (l’un des terreaux du free cinema), Sight and Sound et du généraliste New Statesman. Polémiste, il mit sa plume au service d’un appel au changement, posant les bases théoriques sur lesquelles s’appuieront certains des futurs jeunes cinéastes. Il milita pour que le cinéma britannique rende visible les déshérités de l’image (et de la société) : prolétaires, chômeurs, délinquants… Pour un cinéma engagé, résolument tourné vers le réel, un cinéma bousculant les normes esthétiques et sociales, en proie avec les perspectives déprimantes héritées du traumatisme de la guerre. Cinéphile, il écrivit des textes sur les documentaires de John Grierson et Humphrey Jennings, sur les films de Ford – avec lequel il s’entretint longuement pour un livre, About John Ford – et Vigo, qu’il admirait également.

Ses premiers courts-métrages documentaires, tournés au milieu des années cinquante, affirment une tonalité à la fois satirique et sensible qui annonce l’œuvre fictionnelle à venir. Dans Thursday’s Children (1954), il filme le quotidien d’une école anglaise ouverte aux enfants sourds. Le film est récompensé par l’Oscar du meilleur court-métrage documentaire. Dans O Dreamland (1954), il s’intéresse au parc d’attractions de la ville de Margate et au triste désenchantement de ses visiteurs. Il réalise son premier long-métrage, The Sporting Life (Le Prix d’un homme) en 1963, racontant l’histoire d’un mineur qui connaîtra une courte célébrité en devenant champion de rugby. If, tourné en 1968, est son troisième long-métrage. Présenté à Cannes en 1969, il obtient la Palme d’or. Il restera comme l’un des films les plus marquants de l’histoire du cinéma britannique.

« Guy Fawkes est revenu ! »

Porté par un souffle poétique et libertaire conduisant à un finale d’images de guérilla, If entretient une très grande affinité avec le Zéro de conduite (1933) de Vigo, qu’Anderson, qui l’avait découvert dans une petite salle peu après la guerre, déclarait admirer profondément. If en reprend globalement l’évolution dramatique. Même étouffement des enfants par l’exercice d’une discipline terriblement rigide. Puis même expression d’un besoin de révolte qui culmine dans des scènes d’un onirisme salvateur. L’action s’y déroule dans le cadre très strict d’un pensionnat anglais. Comme dans le film de Vigo, la narration avance par blocs de séquences quasi-thématiques qui deviennent dans ici des chapitres séparés par des cartons. Cet enserrement du temps redouble l’excessive ritualisation de l’institution rapidement assimilée à une organisation militaire. Le collège apparaît lui-même comme une branche de l’armée visant à pourvoir aux besoins de la patrie en chair fraiche. Le double cloisonnement de l’espace et du récit dit bien dans quel piège se trouvent pris les jeunes élèves : aucun autre horizon que de permettre la perpétuation d’un ancien monde qui nie l’existence de chacun.

La mise en scène de Lindsay Anderson présente une inquiétante collusion entre l’Eglise, l’Ecole et l’Armée dont l’horizon semble se réduire à la gloire de porter au plus haut le nom de son institution formatrice. Dans ce monde où tout n’est que devoir et dette, l’existence est réduite à son plus strict minimum. Parmi les élèves, une figure se détache : celle de Michael Travis (Malcolm McDowell, qui sera révélé par ce film à Kubrick, qui l’engagera par la suite pour interpréter le rôle d’Alex dans Orange mécanique). Apparaissant le jour de la rentrée le visage entièrement dissimulé par une écharpe noire qui lui donne l’allure d’un bandit, Travis est comparé au conspirateur Guy Fawkes dans une réplique anticipant sur le déroulement du récit. Gueule d’ange à l’esprit tourmenté, Travis est la tête de turc des « whips » (fouets), élèves de dernière année chargés de faire régner l’ordre dans l’établissement, véritables gardiens de prison tentant d’incarner la vieille classe anglaise. La liberté d’esprit de Travis, portée par la silhouette moqueuse et fluette de Malcolm McDowell, est au contraire dotée d’une force de séduction qui défie avec grâce cette aristocratie de la posture. Les mains dans les poches, le dos légèrement vouté, quelques mèches placées au hasard, il donne corps à une insolence adolescente qui habite totalement le film, qui résiste par son désir d’exister à l’ordre mortifère de l’Ecole. Il est une vraie figure poétique de la révolte.

Violence des échanges

Le film est imprégné d’une très grande violence qui s’exprime à travers les rapports de domination. Anderson montre un monde extrêmement hiérarchisé, mais dont la structuration est impuissante à produire du sens. Les discours successifs du directeur du collège, du général, les sermons du révérend sont soit au-delà des limites du non-sens, soit se réfugient dans le giron rassurant de l’exaltation d’un passé mythique. Ultimes relais de ces incarnations d’un ancien monde au bord de l’écroulement, les whips portent l’expression dégénérée de ses derniers soubresauts, en promouvant une discipline qui n’est en réalité que l’exaltation d’une rage face à cette vie qui ne se conforme pas à leur désir. La scène de « correction » de Travis est ainsi véritable scène de sadisme dans laquelle le personnage, objétisé, est humilié et soumis par la force. Cette atmosphère de répression permanente se traduit par une constante violence dans les échanges entre les élèves eux-mêmes, peu fraternels, toujours enclins à se torturer les uns les autres. Les amitiés de Travis offrent au contraire une image salvatrice.

Le film possède la particularité de comporter des scènes tournées en couleurs et d’autres en noir et blanc. Les premières correspondent à l’essentiel du métrage du film, les passages au noir et blanc provoquant chaque fois un léger basculement permettant une échappée de l’atmosphère délétère qui règne dans le collège. Chacune de ses occurrences correspond ainsi à un moment de relâchement de la tension, où le personnage se libère de la répression, laissant libre cours à ses désirs, partageant un instant d’intimité avec un autre (cette belle et courte scène entre Travis et un collégien à lunettes autour d’un télescope, cette autre entre deux jeunes garçons cachés dans une remise après l’extinction des feux), se laissant aller à la rêverie, et nous avec…

A noter qu’après ce véritable coup d’éclat, Anderson donna deux suites, beaucoup moins connues, aux aventures de son personnage Michael Travis, toujours interprété par Malcolm McDowell, O Lucky Man ! (1973, suivant une idée de son acteur principal) et Britannia Hospital (1982).

Titre original : If....

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Durée : 111 mn


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