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Fils de Garches

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Un documentaire où la mémoire des murs construit une « communauté de souvenirs », reproduction à minima de la cellule familiale.

Fils de

Avec Fils de Garches, Rémi Gendarme-Cerquetti réussit à allier l’itinérance de témoignages, plus ou moins décousus, avec le récit de sa propre expérience de vie. Il crée ainsi le lien entre toutes ses interviews, qui font d’ailleurs le dispositif du film, en passant habilement d’autrui à sa personne, dans un jeu alambiqué de points de vue, édifiant un récit politique qui retrace le parcours et l’inclusion et de la perception du handicap en France. 

Ainsi, il introduit sa caméra, ancrée à son fauteuil roulant, aussi bien dans les locaux institutionnels de l’hôpital de Garches, que dans les foyers de ses patients qui offrent à l’image leur précieuse vulnérabilité.

La beauté du geste

Fils de Garches interpelle par sa fragilité filmique. Il s’agit bien là d’un film peu conventionnel, qui par son habile maladresse, épouse complètement les enjeux de son récit. Les plans saccadés, les replacements, les décentrements, sont autant de merveilles captées au dépend de l’extrême parallélisme propre à l’architecture de l’hôpital de Garches et qui insuffle à cette image numérique une non fixité essentielle. Du mouvement, projeté sur le marbre des bâtiments, ou sur des visages songeurs, qui sont de réels incarnations de la créativité de son auteur. Rémi Gendarme-Cerquetti a pour son objectif une dévotion de peintre, et tisse avec lui une relation presque chirurgicale de prolongement, comparable à celle d’une greffe. La caméra et le fauteuil roulant ne font qu’un. Elle est objectivée par celui-ci, complètement dépendante de son fonctionnement, et en cela inhérente aux déplacements de son manipulateur. En somme, le documentaire acquiert un caractère expérimental, pensant son dispositif aussi omnipotent et puissant que l’auteur peut s’y exporter, y tenir place, lui appartenir, faisant homme ce qui ne reste bien souvent qu’à l’état de machine, soutenue aux bouts de bras chancelants. 

Les débuts du début

La non linéarité du récit, construit d’interviews qui s’enchaînent sans réelles logiques de consécution, d’introspections orales via la voix off, d’images d’archives, donne au film cet aspect difforme, faisant de lui un objet de contemplation et d’étude. Pareil aux patients, qui dès l’enfance, étaient suivis, et manipulés par le corps médical, le film est un objet en croissance constante, imprévisible, dont la fabrication est exposée quitte à violer l’intimité de son déroulement. 

Nous entendons souvent le réalisateurs donner des instructions à ses intervenants, un placement, un sujet à aborder, un souvenir à raconter. Il s’agit là d’un film qu’on manipule en direct, qu’on voit en train de se faire, qui n’a rien de la perfection esthétiques de ses frères, ni de leur belle objectivité, mais qui contient en lui l’approximation et les balbutiements d’un jeune cinéaste apprenant sur le tard. 

Et, parce que la dynamique du film est en partie construite, pensée et étayée au cours du tournage, il laisse la primeur et le contrôle à ses intervenants, si bien la parole dicte son rythme. 

PAF

Incroyable mais vrai, le téléthon en a pris un sacré coup. Au cours d’un souvenir évoqué en compagnie de ses parents, Rémi interroge le bien fondé de l’émission, dans un mélange amer de regret et de dégoût. Il y a participé. Les archives révèlent son visage enfantin, encore loin de son aigreur d’adulte. Rémi observe, redécouvre les images en compagnie de ses parents, frustrés par ce défilé informe des passions.

Rémi porte au cœur la désolation d’une époque faisant résonner son pathétisme dans un talk show associatif dédiés au handicap. Le problème conceptuel et essentiel de cette tentative abstraite, réside dans l’assimilation perverse et sur laquelle le film insiste, entre exposition, mise en scène, et manipulation, du handicap au courage. Les attentes projetées sur ces enfants sont celles d’une nation incapable de trouver d’autre extase ni d’autre grâce que celle émanant de braves bam, soumis à la maladie, et la combattant. Le problème de cette catharsis nationale est souligné par Rémi, comme une condamnation à un autre type de mort sociale. L’angélisme prescrit à ces malades, les élevant presque au rang du divin, ne réussit qu’à les ostraciser davantage, au point qu’on leur demanderait presque de se réjouir de leur perfection. Ce sont eux les coupables de leur mise à l’écart, pour n’être que valeureux, au dessus des hommes. 

Et, si Michel Sardou embrasse le du crane de Rémi, ne serais-ce que pour goûter à sa force ?

 

 

Sculpteur sur plâtre

Ce recueil de témoignages reste tout de même unilatéral. De la même manière que le cinéma militant, Rémi est désireux de porter la caméra vers ceux qui n’ont que peu émergé à l’image avant. Et, si le corps médical résiste à son analyse, à peine interroge-il rapidement un médecin, qui n’est appelé que pour confirmer un de ses propos mémoriels, il se penche tout de même sur une figure primordiale de la mécanique médicinale: le prothésiste. Étonnants échanges, il est aussi handicapé, ce qui fait en un sens la légitimité de son discours et la singularité intime de la relation au fondement de sa profession. Ainsi, c’est avant tout son artisanat qui est mis en avant, faisant l’objet d’une curieuse scène,  où le prothésiste reproduit avec exactitude le rituel imposé aux enfants atteints d’amyotrophie spinale. Il travaille le plâtre, sculpte les membres, manipule les corps avec précision, les recouvre, les fixe au point de les immobiliser à l’étouffement. 

Rémi a survécu au-delà des espérances des médecins, et c’est cette force de vie, qu’il doit expatrie à cet étouffement, qu’il insuffle dans ce documentaire. 

 

Titre original : Fils de Garches

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Durée : 90 mn


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