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Everybody knows

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La déposition.

La séquence d’ouverture d’Everybody knows, dernier film du cinéaste Asghar Farhadi – dont la projection a lancé la compétition officielle du Festival de Cannes – est d’une beauté irradiante et secrète. Des oiseaux curieux feuillettent l’air et sa poussière de lumière, tandis que l’horloge mécanique de la charpente du toit de la chapelle filmée fait retentir son gong. Dans ce petit antre, les murs mordorés contiennent des indices de vies traversées, parfois altérées et passées, mais toujours gravées dans la pierre, par le biais de lettres ou de symboles mystérieux. Ce minuscule espace recèle le fil poétique du long métrage, comme il semble être la métaphore de ce qui va se distiller dans l’œuvre : « everybody knows », tout le monde sait, rien n’est dit, mais tout circule, replié quelque part dans les pensées de l’esprit de chacun, comme dans une alcôve.


Famille espagnole en fête

Après s’être plongé dans le quotidien d’une famille en France (Le Passé, 2013), le cinéaste iranien a posé sa caméra en Espagne, de nos jours, dans un petit village entouré de vignes. Laura (Pénélope Cruz) arrive depuis l’Argentine avec ses enfants dans ce lieu natal pour célébrer le mariage de sa sœur Ana (Inma Cuesta). C’est l’occasion d’une réunion familiale où le réalisateur, à travers de longues et enjouées séquences de fête, filme les membres de cette famille en volutes et en cercles concentriques, au sein d’un espace local circonscrit (la maison, la place du village). Asghar Farhadi démontre de nouveau sa capacité à appréhender un groupe humain, sans le réduire, dans sa mise en scène. Un drame, qui s’annonçait dès le début lors d’un plan sur une main gantée entrain de recouper des morceaux d’archives de journaux sur la disparition d’une petite fille survenue des années plus tôt, vient gâcher la fête. La radieuse fille de Laura, Irene (Carla Campra), est kidnappée. Cette disparition va enclencher un engrenage auquel aucun membre de la famille n’échappera, faisant remonter à la surface des secrets inavoués et des rancoeurs vivaces.

 

Argent amer

Soutenu par une galerie d’acteurs hibériques de talent (Javier Bardem, Pénélope Cruz, Barbara Lennie, Eduard Fernandez, …) le cinéaste varie les registres, allant du drame psychologique (comme dans Le Passé ou dans Une Séparation), opérant en accoucheur de glissements de terrain intimes et de non-dits, au thriller, créant de l’insécurité et d’inquiètes attentes. Il est un sujet pourtant qui, rapidement, ressort plus que les autres, circule dans toutes les bouches, larve dans tous les esprits, alimente les intérêts et biaise les rapports de la famille : l’argent. Ce petit bout de village espagnol ensoleillé et ses vignes alentour se révèlent alors dans ce qu’ils représentent réellement : un enjeu économique de taille plutôt qu’un cadre champêtre de fête, un espace pourvoyeur d’emplois (avec à sa tête le personnage de Paco, joué par Javier Bardem, et sa femme Bea – Barbara Lennie), sur lequel repose un édifice social fragilisé, dans un cadre économique dont on sent la précarité, à travers, par exemple, ce café du village, sorte de raccourci d’une certaine Europe du Sud de campagne en partie sortie de la course, cassée par la crise et par la gentrification. Le noeud dramatique du film se déroule avec cette matière prosäique importante, les phénomènes de repli qu’elle peut créer, ressentis à travers ces nombreuses scènes d’intérieur, de confinement, qu’apprécie à filmer le réalisateur. Cette composition n’est pas dénuée d’acuité dans le paysage social et les portraits des êtres qu’elle réalise, comme dans leurs enjeux profonds. Mais, adossée à des ressorts mélo dramatiques parfois appuyés, se livre une « déposition » étrange, destituant les uns et les autres avec un goût d’inabouti. La force sensible d’Everybody knows se perçoit alors moins dans l’ensemble de l’oeuvre, inégale, que dans ses petits recoins, des échappées de plans, à l’image de l’expression nue, pudique, mais très émouvante, de Paco, à la fin du film, debout, le visage derrière la vitre d’une voiture, à l’issue du déroulé des événements, son esprit que l’on imagine traversé de sentiments ambivalents et complexes.

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Durée : 132 mn


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