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Entretien avec Frédéric Sojcher

Article écrit par

Cinéma, ton univers impitoyable.

Ces jours-ci, deux livres de Frédéric Sojcher sortent en même temps. Ils se complètent parce qu’ils abordent tous les deux le monde du cinéma, pas celui des sunlights ou du star-system glamour, mais celui des rivalités, des chausse-trappes et des coups tordus. L’un se présente comme une sorte de pamphlet, Je veux faire du cinéma, et l’autre (en fait une réédition revue et complétée), Main basse sur le film, qui reprend une partie du titre de Francesco Rosi en 1963 justement pour dénoncer sa descente aux enfers lors de la réalisation de son premier long métrage, Regarde-moi. Il faut briser l’omerta, et c’est ce que ce professeur de cinéma à la Sorbonne, écrivain, scénariste et réalisateur de talent fait au mieux et avec courage et détermination, comme pour prévenir ses étudiants sur les pièges de ce monde souvent impitoyable et leur donner les clés pour les déjouer. Le mieux était de le rencontrer. C’est chose faite.

 

                          

 

Jean-Max Méjean – Deux livres de vous sortent aujourdhui. Lun, Main basse sur le film, est la réédition dun livre de 2002 et le second, Je veux faire du cinéma, sous-titré Petit manuel de survie dans le 7e art, semble le préciser et le compléter quelque vingt ans après. Travailler dans le cinéma est-ce vraiment aussi infernal ?

Frédéric Sojcher – Les deux livres sont en effet liés. Le premier est le récit du tournage de mon premier long métrage en Grèce, qui fut une véritable descente aux enfers. J’ai ressenti le besoin de l’écrire, comme un journal de bord, il y a presque 20 ans, pour comprendre ce qui s’était passé. Bertrand Tavernier, dans la préface du livre, écrit qu’il faudrait enseigner dans les écoles de cinéma tous les travers qui peuvent exister sur un plateau… et dont en général on ne parle pas publiquement. Grâce à la publication de Main basse sur le film, d’autres cinéastes sont spontanément venus me parler de leurs déboires. Je me suis aperçu qu’il y avait quelque chose d’inhérent au cinéma, qui entraîne souvent (mais fort heureusement pas toujours) des tensions et des rapports de force, parfois d’une grande violence.

Dans mon nouveau livre, Je veux faire du cinéma, dont le vrai sujet se trouve dans le sous-titre – Petit traité de survie dans le septième art -, je ne parle pas d’un seul film, mais plus généralement du parcours de combattant que représente tout parcours de cinéaste. La production de films s’apparente à une course d’obstacles, dont l’issue est toujours, en partie au moins, incertaine. Il me semble important de dévoiler cet envers du décor, non seulement pour comprendre combien les contraintes à prendre en compte font partie du métier de cinéaste, mais aussi parce qu’elles donnent aux vies de cinéastes une dimension épique, presque romanesque. Car malgré tous les aléas et toutes les couleuvres à avaler, je ne connais pas un cinéaste qui souhaite arrêter de tourner… L’adrénaline apportée par le tournage d’un film est plus forte que tout.

 

JMM – Vous êtes par ailleurs professeur de cinéma à la Sorbonne. N’avez-vous pas un peu peur d’effrayer vos étudiants ? Quels conseils leur donneriez-vous pour aborder ce métier avec sérénité ?

FS – Il vaut mieux justement initier les étudiants aux duretés de la profession, les rendre résistants, combatifs, leur transmettre ce qui distingue les compromis nécessaires pour faire un film et les compromissions dans lesquelles éviter de tomber. Garder toujours intact le désir de cinéma. Savoir pourquoi on fait un film et ne pas en perdre le sens, en cours de route. Agir comme au judo en retournant les contraintes en dynamique positive. Sceller avec l’équipe technique, la production et les acteurs un pacte autour du film. C’est aussi une philosophie de vie. Avoir une force de conviction en adéquation avec ses envies. Respecter ses complices de création et savoir se faire respecter par les personnes avec qui on travaille. S’épater mutuellement. S’il devait y avoir un seul enseignement à donner aux étudiants, il serait pour moi le suivant : faire un film est un travail collectif, mais dans le même temps le film est une œuvre de création individuelle. Car il ne peut y avoir qu’un seul regard qui coordonne l’ensemble des apports techniques et artistiques sur le film. Il faut donc, quand on est cinéaste, avoir la capacité de bien s’entourer.

 

JMM – Concernant Main basse sur le film, j’ai souvent pensé en lisant votre expérience à Huit et demi de Federico Fellini, pour tout ce qui concerne les affres d’un réalisateur. Cette filiation la revendiquez-vous ?

FS – Fellini est l’un de mes cinéastes de chevet. Dans Huit et demi, c’est la passerelle entre le film rêvé et le film en train de se faire qu’il nous montre. J’aime aussi beaucoup Prova d’orchestra. Dans ce film initialement réalisé pour la RAI, il conte de manière onirique les relations entre un chef d’orchestre et les musiciens avec qui il travaille. La métaphore cinématographique est évidente. Je n’oserais pas revendiquer une filiation avec un si grand cinéaste. Mais bien entendu je suis admiratif de son œuvre et sans doute inconsciemment influencé par lui… et par beaucoup d’autres grands cinéastes dont je découvrais les films, adolescent, à la Cinémathèque de Bruxelles.

 

JMM – Comment expliquez-vous le charme vénéneux que le monde du cinéma exerce sur le public d’une manière générale ?

FS – Il est commun de dire qu’il n’y a pas d’histoire sans problème. Je pense que nous sommes tous curieux de voir « le secret derrière la porte », d’avoir accès à un monde que l’on ne connaît pas. Or, le monde du cinéma foisonne de problèmes, tout en préservant une forme d’omerta, comme si raconter ce qui ne va pas sur un tournage pouvait nuire au succès (ou à la réception critique) d’un film. Il y a aussi les tournages qui sont tellement catastrophiques… que l’on finit par en parler, comme ce fut le cas pour Apocalypse Now de Coppola ou pour le premier film que Terry Gilliam voulut réaliser sur Don Quichotte… et dont le tournage s’interrompit en cours de route.

 

JMM – Concernant Je veux faire du cinéma, on sent ici que ce petit manuel de survie est aussi un manifeste pour réaliser des films. Dans le titre, il y a d’ailleurs la même injonction que dans le film que vous avez réalisé sur le rêve de votre fille, Je veux être actrice. Etes-vous à ce point volontariste ?

FS – Je ne pourrais pas vivre sans vouloir faire des films. C’est la maladie que je partage avec tous les cinéastes, les « bons » comme les « mauvais ». On n’est pas cinéaste si on ne tourne pas. J’aime la comparaison qu’Antoine de Baecque fait dans sa préface entre Orson Welles et Ed Wood, que d’aucuns ont défini comme « le plus mauvais cinéaste » de l’Histoire du cinéma. Ils ont en commun leur détermination et leur folie. Car on ne peut être cinéaste sans avoir une volonté capable de vaincre toutes épreuves.

Par ailleurs, je crois au côté « manifeste », car il faut toujours réinventer le cinéma pour qu’il continue à être un art vivant. Cela implique d’avoir une forme de conviction hors-norme… Cela implique aussi la capacité de mettre ses projets à l’épreuve du réel. « Comment connaître mes moyens et m’assurer d’eux », écrit Robert Bresson dans Notes sur le cinématographe. Le manifeste que je défends est d’une simplicité apparente : comment faire des films ici et maintenant ? En réalité, c’est ce qu’il y a de plus complexe… si par « faire des films » on entend « faire des films de création qui sortent en salles et rencontrent leur public. »

 

JMM – À la différence de la littérature qui ne nécessite en fait que du papier et un crayon, et de plus en plus un logiciel de traitement de texte, le cinéma est un art extrêmement dépendant de l’argent et des contingences matérielles. Est-ce la raison de son caractère éminemment périlleux et hasardeux ?

FS – Le mélange entre économie et création est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse du cinéma. Sa force, car ce sont les formes de diffusion liées à cette économie qui permettent aux films d’avoir un large public, une audience plus grande que la plupart des autres formes artistiques contemporaines… même dans le domaine du cinéma d’auteur. Sa faiblesse, c’est quand la logique économique prend le dessus sur la part artistique. De plus en plus souvent, ceux qui décident des financements des films ne sont pas cinéphiles et ne sont pas des amoureux du cinéma. Et cela peut amener le cinéma à se perdre.

 

JMM – On dirait aussi que tout le malheur de la réalisation d’un film vient du travail en équipe. L’enfer, est-ce vraiment les autres ?

FS – Je pense au contraire que « les autres » peuvent donner les plus grands plaisirs professionnels. Quoi de plus beau qu’un scénariste qui travaille avec un réalisateur et lui donne la matière première de son film ? Quoi de plus beau qu’un producteur qui fait confiance à un cinéaste et lui permet de réaliser son film ? Quoi de plus beau que les collaborations artistiques entre un compositeur de musique, comme Vladimir Cosma, avec qui j’ai eu la chance de travailler sur trois films ? L’équipe, c’est ce qu’il y a de plus formidable, quand elle entre en adéquation avec le film. L’enfer, pour un cinéaste, c’est quand il n’arrive pas à trouver des complices de création qui lui permettent d’aboutir artistiquement. Mais si c’est le cas, le cinéaste a toujours sa part de responsabilité.

 

 

 

JMM – Votre cri du cœur semble être dans les deux livres « tourner à tout prix », mais à quel prix ?

FS – Il ne faut pas « tourner à tout prix » pour faire « n’importe quoi ». Il faut tourner « à tout prix » pour faire ce à quoi l’on croit. Cela demande aussi une connaissance étroite des moyens (humains, techniques, financiers) auquel on a accès. On peut faire un film dans des conditions quasi amateur ou avec une toute petite équipe, mais cela nécessite une cohérence entre scénario et mise en scène. L’écriture filmique et la production doivent entrer en résonance. Raison pour laquelle Godard dit : « Pour changer la manière de raconter des histoires, il faut commencer par changer la manière dont on produit les films ».

 

JMM – On pourrait qualifier Petit manuel de survie dans le 7e art de pamphlet, puisqu’il met en cause nommément des grands pontes du cinéma belge. Mais pour moi, c’est plutôt un chant d’amour un peu désespéré à l’art cinématographique que certains veulent entraver. C’est aussi votre avis ?

FS – « Un chant d’amour », j’aime bien cette formulation. Je reste d’abord et avant tout un passionné de cinéma. Et comme spectateur et pour mes projets. Dans Je veux faire du cinéma, petit traité de survie dans le septième art, j’évoque la manière dont les films sont produits en Belgique et en France sans la langue de bois. Il ne faut plus avoir peur de raconter les abus de pouvoir et les dysfonctionnements du « système ». Effectivement, je ne me ferai pas que des amis. Mais au moins je m’exprime librement et je tente d’étayer mes thèses sur certaines dérives en donnant des éléments précis.

 

JMM – Comment avez-vous fait pour obtenir des préfaces magnifiques de Bertrand Tavernier et d’Antoine de Baecque ?

FS – Il y a plus de vingt ans, j’ai été mis en contact avec Bertrand Tavernier grâce à N.T. Binh, qui était à la fois critique à la revue Positif et enseignant à l’université de Rennes, où nous étions collègues. Il connaissait Bertrand Tavernier et il a accepté de lui transmettre mon manuscrit. Bertrand Tavernier était un cinéaste que j’admirais et qui avait le goût de transmettre sa passion du cinéma, dans une vraie générosité. Il a accepté de faire la préface, à une condition. Il voulait voir le film que j’avais réussi à terminer et dont je racontais la difficile genèse. Ce n’est qu’après avoir vu Regarde-moi (c’est le titre de mon premier long métrage, aujourd’hui visible sur la plateforme UniversCiné), qu’il donna son accord définitif pour écrire la préface. Nous sommes ensuite restés toujours en relation. Encore deux mois avant sa mort, nous avons échangé des mails. Dans son dernier message, il m’a écrit qu’il croyait en moi comme cinéaste et qu’il fallait que je continue à me battre pour mes films.

Avec Antoine de Baecque, l’histoire est différente. Personne ne m’a introduit auprès de lui. J’ai commencé par lire ses livres sur le cinéma et ses critiques (quand il écrivait dans Les Cahiers du Cinéma). Une première rencontre a eu lieu entre nous autour de mon documentaire Cinéastes à tout prix, qu’il avait aimé et soutenu dans Libération. Plus tard, nous nous sommes retrouvés comme collègues, puisqu’il est devenu comme moi professeur de cinéma. Même si nous n’avons jamais enseigné dans une même université, nous nous sommes à plusieurs reprises croisés. Il est, avec Nicole Brenez, un des rares universitaires qui ne veut pas lui-même réaliser de film, tout en accordant une attention particulière aux étudiants qui se destinent à être cinéaste. Pour lui, recherche et création filmiques s’accordent parfaitement. Je suis d’autant plus heureux qu’Antoine de Baecque ait accepté d’écrire la préface de mon nouveau livre, qu’il est historien du cinéma… et que j’ambitionne de raconter une autre Histoire du cinéma… celle liée à la genèse des films.

 

JMM – On ne peut pas parler du nœud de Main basse sur le film sans le spoiler comme on dit maintenant. Mais entre vol et viol, il n’y a parfois que la différence d’une lettre.

FS – Regarde-moi, mon premier long métrage, raconte l’histoire d’une jeune femme qui retourne voir le meilleur ami de son père, qui l’a violée quand elle était enfant, pour se venger.

Quand j’avais onze ans, j’ai été violé par un ami de mon père. Je n’ai jamais parlé de ce traumatisme à personne, avant la mort de mon abuseur.

Donc, personne sur le tournage ne savait que ce que je voulais raconter dans le film était inspiré de ma vie intime. Quand l’acteur principal et une partie de l’équipe ont tenté de me voler mon film, en me chassant de mon propre tournage… c’était plus qu’un rêve de cinéma qui s’effondrait. C’est comme si on tentait de me voler ma vie. C’est comme si c’était, en effet, un nouveau viol… cette fois, pas physique, mais symbolique… et je dirais même métaphysique. Dans la nouvelle édition de Main basse sur le film, je raconte cela. Et c’est parce que la parole se libérait dans le domaine de l’intime… que j’ai eu aussi la nécessité de la libérer dans le domaine professionnel. C’est pourquoi, et pour revenir au début de notre échange, Main basse sur le film et Je veux faire du cinéma, petit traité de survie dans le septième art, sont deux livres intimement liés.

 

JMM – Vous êtes à la fois réalisateur, auteur de livres, intellectuel et professeur de cinéma reconnu. Comment pouvez-vous concilier tous ces métiers, ou plutôt tous ces rêves ?

FS – André Delvaux, qui était cinéaste, enseignait le cinéma à l’INSAS, la célèbre école belge. J’ai été son étudiant. Il disait : « Pour moi, enseigner le cinéma et faire des films, c’est la même chose ». Il voulait dire par là que cela procédait de la même passion, de la même démarche de transmission. Je me place dans ses pas.

 

JMM – Treizième question parce que je veux croire que ce chiffre porte bonheur, une question proustienne : quelles fautes vous inspirent le plus d’indulgence ?

FS – La curiosité, car c’est aussi une qualité. L’audace, parce que sans elle rien de grand n’advient. Mais cela peut aussi être un défaut, car on peut, à cause de l’audace, tomber à terre… et ne pas se relever. Je pense que tous les cinéastes qui continuent à faire des films sont des phénix.

 

Frédéric Sojcher. Main basse sur le film. Genèse édition 2021. Bruxelles. 242 p. 14 €.

Frédéric Sojcher. Je veux faire du cinéma, Petit manuel de survie dans le Septième art. Genèse édition 2021, Bruxelles. 180 p. 14 €

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