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Des trous dans la tête

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Après Et les lâches s’agenouillent…et The Saddest music in the world, Guy Maddin, réalisateur canadien auréolé par des artistes de renom (David Lynch, David Cronenberg, Isabella Rossellini, Géraldine Chaplin …) mais quasi inconnu en France, signe un film en hommage au cinéma muet, à l’expressionnisme allemand, à Buñuel, aux films d’horreur, aux films des années […]

Après Et les lâches s’agenouillent…et The Saddest music in the world, Guy Maddin, réalisateur canadien auréolé par des artistes de renom (David Lynch, David Cronenberg, Isabella Rossellini, Géraldine Chaplin …) mais quasi inconnu en France, signe un film en hommage au cinéma muet, à l’expressionnisme allemand, à Buñuel, aux films d’horreur, aux films des années 20,… bref au cinéma qui a façonné sa vie et influencé son œuvre.
Des Trous dans la tête décrit un adulte qui retrouve son passé d’enfant. Ce parcours le conduit sur une île où se trouve un phare. Celui-ci, qui accueille des enfants, est géré par une femme, tour à tour mère bienveillante et mégère acariâtre. Ce retour dans l’enfance s’apparente à une sorte de cauchemar que l’on tente d’oublier.

Plonger dans les films de Guy Maddin pour un néophyte est l’équivalent d’une plongée abyssale au fin fond d’une crevasse, dans laquelle on cherche désespérément une sortie. Il faut d’abord accepter d’être surpris, déconcerté, ne pas se restreindre à un jugement hâtif dévalorisant tout film expérimental. Après, chacun est maître de sa pensée. On pourra être comblé par la maîtrise des genres et des références que propose le réalisateur, ou bien rester perplexe et hermétique à son oeuvre. Mais nul ne peut nier le talent du réalisateur canadien.

Tenter d’expliquer d’un film du réalisateur canadien serait une idée à la limite de l’absurde. Pour comprendre son univers et ses considérables références, mieux vaut s’armer de patience et de plusieurs visionnages, ou tout simplement se laisser porter par les images en noir et blanc. Des trous dans la tête, défini par son metteur en scène comme un film avec « 100% d’autobiographie et 96% d’émotions », paraît d’abord étrange tant le réel est supplanté par un surréalisme enchanteur et unique. Alors qu’on se sent dérouté, on s’aperçoit que l’homme à l’écran l’est tout autant, et pourquoi pas le réalisateur ? Le héros, qui souhaitait revenir en enfance, se confronte lui aussi au bizarre et finalement aux cauchemars de son enfance. L’autobiographie est donc abordée sous cet angle, par un climat angoissant, par des figures fantomatiques, des résurgences de l’expressionnisme allemand et de la figure de Dracula. Toutefois, malgré ces références inquiétantes, un charme désuet et une poésie se dégagent du film et on est vite séduit par la démonstration incomparable de Guy Maddin. En bon drame qu’il est, Des trous dans la tête bouleverse le spectateur sans pour autant tomber dans la compassion et le pathos inutiles. Le film constitue peut-être aussi une thérapie pour Guy Maddin, qui semble vouloir guérir de son enfance tumultueuse. Cette sensation est traduite par les images de l’adulte peignant les murs du phare, comme pour mieux effacer son passé.

La grande réussite du film est d’être parvenu à une qualité esthétique irréprochable et jamais vue de nos jours. Le spectateur doit juste s’immiscer dans le film par le biais des images. Oublions les paroles, le visuel suffit à traduire les émotions, l’inquiétude et l’étouffement du lieu clos. En donnant une place prépondérante, voire unique, aux images, Guy Maddin revient aux sources du cinéma qui leur accordait la prédominance. Il a aussi lancé un message à tous les cinéastes : nul besoin de discours prolixes quand le langage formel parvient à construire l’intensité dramatique et à dégager un climat haletant.

Comme s’il était conscient de la difficulté de compréhension de ses films, Guy Maddin ne nous laisse pas seul, perdu dans les méandres de son imaginaire fécond. Des cartons indiquent les chapitres successifs et la voix d’Isabella Rossellini ponctue le film à la suite de passages musicaux. Comme on peut le constater, le cinéma muet est largement mis à l’honneur. Toutefois, l’hommage ne se restreint pas à cela. Le film à lui seul offre une ballade dans un siècle de cinéma. Guy Maddin explore les cinémas des années 20, le mythe de Dracula, les films d’horreurs et l’expressionnisme allemand. Malgré ces références de la première moitié du siècle, on peut ressentir, paradoxalement, un souffle moderne voire avant-gardiste. On peut aussi supposer que Guy Maddin donne une nouvelle dimension aux films : rompre avec un genre unique et au contraire l’enrichir grâce à une multitude d’inspirations.

Guy Maddin, grâce à sa maîtrise des genres et par un langage visuel rare, livre un film à la fois suranné et moderne, cinéphile et personnel. Des trous dans la tête aura ses adeptes ou ses détracteurs, mais espérons que la France découvre enfin ce film tant son travail est à saluer.

Titre original : Brand Upon the Brain !

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Durée : 95 mn


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