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Comment tuer votre femme

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Une comédie parfaitement réussie et l’un des films les mieux aboutis dans la carrière de son auteur.

« Mr. Ford a eu la sagesse de ne jamais se marier. Aucune ombre ne vient donc ternir son bonheur. »

Après le très drôle Deux têtes folles, réalisé l’année précédente, Richard Quine se lance dans une nouvelle collaboration avec le scénariste et producteur George Axelrod. Le résultat est un modèle de comédie loufoque qui avance tambour battant ainsi qu’un étonnant mariage de styles dont les préoccupations ne sont pas sans évoquer certains films de son ami, le regretté Blake Edwards. Tourné entre New York (pour les extérieurs) et Los Angeles, Comment tuer votre femme porte un regard ironique et destructeur sur les trop grandes certitudes données par les identités sexuées.

Le dessinateur Stanley Ford (génial Jack Lemmon) mène une vie de patachon. Secondé par un majordome qui s’enorgueillit de servir un homme et une maison qui font du célibat une valeur suprême et la condition sine qua non de la préservation de la liberté, il partage ainsi son temps entre soirées, cocktails, aventures sans lendemain, et surtout l’écriture de sa bande-dessinée : les aventures de Bash Brannigan, agent secret, « publiées dans plus de 463 journaux. » Lorsqu’un matin il se retrouve marié à une jeune italienne (Virna Lisi, parfaite), une danseuse sortie d’un gâteau géant à l’occasion d’un enterrement de vie de garçon alcoolisé (qui a par ailleurs mal tourné), sa vie se trouve toute retournée.

Comment faire avec cette présence nouvelle qui envahit sa demeure, menace de perturber ses habitudes et lui fait prendre du poids en lui préparant des plats en sauce ? A travers la perte du célibat, on l’a bien compris, c’est celle d’un idéal masculin qui est jeu. Un idéal fait de costumes-cravates, de cocktails préparés avec soin, d’activités sportives régulières, de raffinement culturel (les livres et la musique), de chansons entre copains, et qui trouve sa concrétisation dans cet espace fermé et interdit aux femmes qu’est le club. Un idéal sur lequel le film porte un regard distancié, amusé et néanmoins sans complaisance.

Un style proche du cartoon

Afin de conférer à sa bande-dessinée le maximum d’« authenticité », Stanley Ford met en scène les aventures de son héros grandeur nature dans les rues de New York. Accompagné de quelques acteurs, il joue ainsi pour de vrai poursuites et fusillades sous le regard effaré des passants. Les scènes sont photographiées par Charles, le majordome, et les tirages utilisés pour la réalisation des comic strips publiés par le dessinateur. Le dispositif est connu : Quine joue sur l’indiscernable frontière entre fiction et réalité, chacune infiltrant l’autre constamment. C’est ainsi que le scénario des aventures de Bash Brannigan se trouvera imprégné des évolutions de la vie de son auteur pour se transformer en The Brannigans après son mariage avec Mrs. Ford. Quine prolonge ainsi la thématique mise en œuvre dans ses précédents L’Inquiétante Dame en noir (1962) et Deux têtes folles (1964).

Par ce procédé, il organise également une contamination et une transformation du film par la bande-dessinée qui, se mariant au passage avec l’univers de la comédie américaine, l’installe dans une proximité stylistique avec le cartoon. Il joue à merveille d’un humour fait d’effets visuels et sonores à la limite de l’outrance (mais avec une réelle finesse dans le ton) qui s’incarne magnifiquement dans le filmage de la « machine à glapota-glapota » (une bétonneuse installée sur un chantier voisin) : une sorte de gargouillis vocal accompagnant un zoom avant sur la chose lui donne vie, en fait un monstre plus organique que mécanique, tout en lui conférant une présence absurdement étrange et fascinante.

N’hésitant pas à forcer le trait sur ses personnages tout en parvenant à préserver leur capital sympathie, Quine joue sur l’excès des postures, des attitudes et des accentuations. Tout est BD, rien n’est sérieux. De la dignité exacerbée de Charles (Terry Thomas, dans un style très british) à la quasi-animalité de faux aventurier aristo de Stanley, en passant par l’image du mari middle-class installé et prospère (Eddie Mayehoff en avocat bedonnant), tout le monde en prend pour son grade. Il fait d’un idéal de virilité indépendante une représentation cartoonesque et risible au même titre que celle du mari soumis à l’emprise d’une femme tyrannique. Mais la vraie réussite du film tient avant tout dans la manière dont il évite toute forme de moquerie condescendante. S’il se permet un regard ironique sur les conceptions qui semblent a priori déterminer leurs vies, l’énergie qu’il déploie, sur un rythme digne des plus grandes comédies, embrasse le mouvement des personnages et fait corps avec eux.

 

Peur du mariage / peur des femmes
« Voici le salon de Mr. Ford. Vous remarquerez l’absence totale de touche féminine. Tout y est entièrement masculin, et absolument parfait. »

S’amusant des clichés, normes sociales et identitaires présents dans la culture américaine, Quine bouscule également l’institution maritale. « Pourquoi vous êtes-vous marié ?Parce que c’est la norme.Selon qui ?Ma femme… » L’aliénation que représente le mariage est renvoyée à la domination de la femme sur son mari. Le couple Harold (l’avocat de Stanley) – Edna en est le plus parfait exemple, chacune de leurs scènes étant l’occasion de petites brimades ou remarques humiliantes formulées par le personnage de Claire Trevor (la prostituée au grand cœur de La Chevauchée fantastique de John Ford). Face à cet état de fait, les personnages masculins s’érigent des bastions bannissant toute présence féminine (la maison de Stanley, le club qu’il fréquente avec Harold et ses associés) et se défoulent lors de soirées exclusivement masculines. Un enterrement de vie de garçon annulé pour cause de défection de la fiancée se transforme ainsi en célébration de l’indépendance masculine au son de « Happy days are here again ».

La bande-dessinée de Stanley lui permettra même d’organiser le meurtre imaginaire de sa femme et de livrer à ses lecteurs les moindres détails de son élaboration. Derrière le refus du mariage se dévoile une peur d’être arraché à un état régressif d’adolescent prolongé (dont rend très bien compte l’univers de BD teinté d’érotisme soft dans lequel le dessinateur vit en immersion), une peur de la sexualité face à l’exubérance d’un personnage qui n’aura dans le film – signe d’un inéluctable passage à traverser ? – d’autre nom que celui de Mrs. Ford. Au bout du chemin, à la fois épuisé et réjoui par le rythme trépidant de cette infernale comédie, c’est bien à baisser finalement sa garde que le dessinateur est conduit. Renonçant à ses défenses infantiles, s’affranchissant du cliché dans lequel il était enfermé, il entre après moult pérégrinations et du haut de ses 37 ans dans l’âge adulte.

Titre original : How to Murder Your Wife

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Durée : 118 mn


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