Chomsky & Cie

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Porter à l´écran un reportage radiophonique n´est pas chose aisée. C´est pourtant le défi lancé par ce documentaire, centré sur la figure de l´intellectuel Noam Chomsky, célébrissime outre-atlantique, méconnu en France, spécialiste de la critique des médias et des nouvelles formes de propagande. Formellement pauvre, ce film a au moins le mérite de brosser un portrait lacunaire, engagé mais honnête de Chomsky.

Le personnage central, Noam Chomsky, linguiste américain professeur au MIT, et, selon les propres mots d’Alain Finkielkraut, «l’intellectuel planétaire le plus populaire», ne suscite pas vraiment l’admiration des intellectuels français, c’est le moins que l’on puisse dire. Souvent ramenée à la clique des théoriciens du complot ou récupérée par des mouvances alter mondialistes, son œuvre est ici-bas mal connue. Le « & Cie » du titre désigne les deux autres interlocuteurs « chomskyens » interviewés par Azam et Mermet : Normand Baillargeon, auteur du best-seller Petit cours d’autodéfense intellectuelle, et Jean Bricmont, spécialiste de Chomsky. Le commentaire en voix-off est dit par Daniel Mermet, animateur emblématique de l’émission « Là-bas si j’y suis » sur France Inter. La série d’entretiens radiophoniques qu’il avait consacrés à Noam Chomsky en 2007 avaient été un succès.

Lors de ces entretiens, une caméra DV tournait simultanément un reportage dans le reportage, à savoir Mermet et Anquetil interviewant Chomsky. D’où sort un film hybride, pas vraiment enrichissant par rapport aux entretiens initiaux, ne constituant pas non plus un retour des auteurs sur leur travail. Ce serait donc plutôt la mise en images de ces entretiens. Sur le plan strictement formel, Chomsky & Cie est fait de bric et de broc. Dommage, car le documentaire politique étant un genre très utilisé par les mouvements dits « alternatifs », on pouvait s’attendre à un film plus habile. On pense à Michael Moore bien sûr, mais également au réalisateur et militant Robert Greenwald. Ce cinéaste a produit et – ou réalisé une série de documentaires engagés, dont par exemple Iraq for Sale : The War Profiteers (2006), sur le business de la guerre en Irak. Question de moyens sans doute : le film a été financé exclusivement par des souscripteurs particuliers, appelés ironiquement les « Souscripteurs modestes et géniaux », et a posteriori par le CNC.

Néanmoins, l’outil DV aurait pu être employé à meilleur escient, par exemple dans la réactivité aux événements. Or, seules quelques séquences vivantes ont été insérées au film des entretiens à proprement parler. L’une d’entre elles est d’ailleurs plutôt cocasse : à la question « vous sentez-vous libre dans l’exercice de votre métier ? » posée aux principaux présentateurs de France Télévision (David Pujadas, Arlette Chabot, etc.), les intéressés répondent des « oui » sonores malicieusement contrebalancés par le commentaire. Malgré une forme maladroite, demeure toutefois le sentiment général d’un projet chaleureux, à hauteur d’homme, notamment grâce aux deux compères « vedettes », Mermet et Anquetil, sympathiques et naturels, très loin du style racoleur qui a fait la popularité de Michael Moore.

À ceux qui ne connaissaient pas du tout la pensée de Noam Chomsky, ce film peut apporter une introduction engagée. À ceux qui en avaient une image politisée (positive ou négative), Chomsky & Cie permet une approche posée et dépassionnée du personnage. Une précision tout de même : sans tomber dans l’apologie, aucun contradicteur n’est audible dans ce documentaire. Il ne s’agit pas d’une approche qui se voudrait objective, mais d’un regard intéressé quoique empathique, curieux bien qu’admiratif.

C’est le charme et la limite de ce film : ni prosélyte ni exhaustif, il est à la frontière ténue entre le carnet de bord et le documentaire politique.

Titre original : Chomsky et compagnie

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Durée : 112 mn


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