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Au nom de la liberté (Catch a fire)

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Parmi les maximes de la Critique de la faculté de juger, il y a en une qu’il ne faudrait jamais oublier. Kant y affirme que pour atteindre des principes universels, il faut s’extraire de son propre point de vue et adopter celui d’autrui. Cette maxime du philosophe propose un mouvement qui sied à de nombreux […]

Parmi les maximes de la Critique de la faculté de juger, il y a en une qu’il ne faudrait jamais oublier. Kant y affirme que pour atteindre des principes universels, il faut s’extraire de son propre point de vue et adopter celui d’autrui. Cette maxime du philosophe propose un mouvement qui sied à de nombreux grands films. Elle suppose la faculté à se placer du point de vue de l’altérité comme une condition. Mais il ne faudrait pas oublier la finalité : accéder à quelque chose d’universel. Et c’est bien sur cette finalité, sans laquelle la condition n’a pas de raison d’être, qu’Au nom de la liberté achoppe.

L’histoire, inspirée de faits réels, est celle de Patrick Chamusso, contremaître à la raffinerie de pétrole de Secunda, en Afrique du Sud. En ce début des années 80, l’Apartheid fait toujours rage, mais Patrick refuse de condamner ou de cautionner le mouvement de résistance contre l’Apartheid. Pourtant, sa position change quand il est lui-même victime, à la suite d’un quiproquo, de ce système ségrégationniste.

Le point de vue adopté est absolument et définitivement subjectif, puisque tout est vu à travers les yeux du héros sud-africain et, par ricochet, du peuple opprimé car Patrick Chamusso, héros-martyr, est érigé en symbole de sa douleur. Le contre-point de vue est celui de l’oppresseur, dont Nic Vos, dans le film, est le représentant. Il y a dans ce mouvement quelque chose de noble, comme la reconnaissance de l’altérité, de la différence, du point de vue d’autrui, et aussi de ses propres erreurs. Mais tout cela tourne bien court, si justement ce mouvement est cantonné à un point de vue subjectif (quel qu’il soit en fait) sans chercher à atteindre des principes universels. On tombe alors dans une auto flagellation sans grand intérêt, dans une quête de rédemption issue d’une culpabilité certes préférable peut-être à l’arrogance de l’oppresseur, mais finalement peu constructive. Car si le mouvement se voulait initialement dilatation du monde, il ne réussit finalement qu’à le réduire.

Car oui, la ségrégation c’est mal ; oui l’Apartheid a oppressé des millions d’êtres humains. Mais cela, on le sait, et l’on attendait d’un film comme Au nom de la liberté qu’il dépasse ces simples banalités. Ou alors qu’il propose, comme le Rapsodie en août de Kurosawa, un message sur le devoir de mémoire. Mais là aussi, le film de Philip Noyce n’est pas convaincant. Aucun didactisme, aucune réflexion sur le devoir de mémoire. Il y a bien l’insert d’une image documentaire montrant Nelson Mandela, mais il sera permis de douter de sa pertinence. On ne comprend pas non plus l’intervention du Sud-africain dont la vie a servi d’adaptation au film. Généralement, on se contente largement d’un carton annonçant « Un tel est devenu, il vit maintenant… ». Quel est l’intérêt de le voir jouer au football avec l’acteur qui a interprété son rôle ?

Ces séquences, insérées vers la fin, cristallisent une sensation qui domine in extenso : la volonté d’émouvoir, d’impressionner et de tenir en halène par des procédés simplistes qui ne résistent pas à la tentation du manichéisme. Au nom de la liberté est donc un film d’action classique, un thriller mené tambours battants, sans aucun temps mort. Ce qui n’est pas une tare, au contraire puisque le rythme soutenu de l’intrigue est ce qui sauve le film. Mais les procédés de mise en tension se révèlent trop faibles, engoncés dans un schématisme exclusif et restrictif ou le « Gentil » est coursé par un horrible « Méchant ». Le Gentil représente le peuple opprimé, dont les chants militaires résonnent plus comme des chants de Gospel, et le Méchant est un Américain, chrétien de surcroît, souvent montré par des plans en contre-plongée menaçants où son visage baigne dans la pénombre.

Au nom de la liberté se contentera donc de nous divertir. Ce qui n’aurait pas été si mal sans la vision assez énervante qu’il propose de l’Apartheid. Vouloir découvrir l’altérité est une noble ambition, qui doit probablement se défaire de deux réflexes rédhibitoires : d’un côté le « préjugé », que l’on pourrait définir comme le fait de projeter son propre fonctionnement sur le fonctionnement d’autrui. De l’autre l’idéalisation de l’altérité dans une logique de renversement des positions, ne permettant pas de réduire un écart qui reste profondément manichéen.

Quoi qu’il en soit, l’équilibre qui permet d’accéder, à un moment donné, à l’universel, est aussi difficile à trouver qu’il est précaire, nécessitant une finesse de tous les instants. Dans des genres bien différents, Danse avec les loups (Dances with wolves,1991) et La Vie des autres (Das Leben der Anderen, 2007) avaient montré cette voie, qui n’est malheureusement pas suivie pas Au nom de la liberté.

Titre original : Catch a fire

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Durée : 105 mn


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