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Un Château en Enfer

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Déroutant film de guerre, aux traitement marqués des soubresauts de son époque…

Comme nous avions pu le constater l’an dernier dans notre dossier « Films de commando« , la vision radicale de Robert Aldrich bouleversa considérablement le film de guerre, notamment avec Les Douze Salopards. Ces soldats cyniques, désabusés et violents pour lesquels la patrie est un motif secondaire de combattre, eurent une grande influence sur la caractérisation de l’homme au combat. Blake Edwards donna dans la grosse farce avec les soldats fêtards de Qu’as-tu fais à la guerre papa ?, tout comme Brian G. Hutton qui, après le très sérieux Quand les aigles attaquent, changeait son fusil d’épaule dans De l’or pour les braves qui fleurait bon la culture hippie.

La Deuxième Guerre mondiale, considérée comme un conflit « noble » avait suscité très peu de films contemporains à controverse sur le fond, tandis que la Guerre de Corée au contraire, permit progressivement des métrages plus grinçants, tels La Gloire et la Peur de Lewis Milestone renvoyant dos à dos les dirigeants indifférents au sort de leurs troupes, véritable chair à canons. Dans les sixties, avec l’engagement américain au Vietnam, c’est une tout autre forme de spectacle qui s’offre au public. Excepté le nauséabond Les Bérets verts de John Wayne, il faudra attendre la fin de la décennie suivante pour avoir des titres marquants sur ce thème (Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now, Le Merdier…), mais ces bouleversements politiques s’inscrivent déjà de manière détournée dans le cinéma de l’époque. MASH de Robert Altman bien que se déroulant durant la Guerre de Corée traite bien évidemment du Vietnam et les films de Blake Edwards et Hutton précités, par leur défiance envers le drapeau et leur ironie étaient également traversés des élans pacifistes en cours. Un Château en Enfer fait évidemment partie de cette vague, mais à un degré différent, l’aspect politique se mêlant à une réflexion plus métaphysique.

Hiver 1944, dans les Ardennes. Un groupe de sept soldats américains, dirigé par le Commandant Falconer, s’est installé dans le château du village de Sainte-Croix. Le Comte de Maldorais, propriétaire des lieux, est marié à une ravissante jeune femme, Thérèse. Mais le couple n’a pas d’enfant. Le Comte, qui s’est rendu compte de l’intérêt de Falconer pour son épouse, va favoriser leur liaison, dans l’espoir de voir naître un héritier…

 

Sous ce pitch en apparence archétypal, Un Château en Enfer se révèle progressivement être un pur ovni. L’atmosphère pesante chargée d’histoire des lieux, l’ennui provoqué par les longues semaines d’inactivité et l’idylle improbable entre le commandant joué par Lancaster et la jeune châtelaine sont des éléments qui font que le film détonne progressivement de la production guerrière classique. Les enjeux se déplacent complètement, la grande question étant ici l’opposition entre Lancaster souhaitant faire du château le dernier bastion de résistance face à l’arrivée imminente des troupes allemandes, tandis que son second (excellent Patrick O’Neal), féru d’art, souhaite préserver le patrimoine du château, soutenu par le maître lieux (Jean-Pierre Aumont qui apporte tout son charisme et sa prestance au Comte). Pollack applique une esthétique et une narration tout aussi surprenantes, très moderne et presque « psyché » dans certains effets. Les ellipses se font parfois déroutantes avec des dialogues en voix off en décalage avec l’image, tandis que l’illustration se fait majestueuse pour tout ce qui a trait aux splendeurs contenues dans le château de Malderais.

Par moments, l’ambiance évoque très fortement celle de La Neuvième Configuration de William Peter Blatty. Ce film (postérieur à Un Château en Enfer par lequel il a pu être influencé) nous plongeait dans un asile de vétérans où la folie contaminait progressivement la mise en scène par des passages de plus en plus extravagants. On ressent la même sensation ici à travers des scènes totalement hallucinées, telle cette expédition du commando au bordel du village, et ses prostituées prenant la pose dans un intérieur rougeoyant et théâtral. On peut également évoquer l’étonnant groupe de soldat déserteurs fous de Dieu, mené par un Bruce Dern possédé. Ces soldats à l’équilibre psychologique vacillant sont incarnés par un casting à l’avenant. Peter Falk réinvestit son métier premier lorsqu’il se lie avec la boulangère du village, Scott Wilson (le terrifiant Slim Grissom de Pas d’orchidée pour Miss Blandish) tombe amoureux d’une Volkswagen tandis qu’un jeune noir, apprenti écrivain, fait office de narrateur par intermittence à travers son livre imaginaire. Psychotiques et torturés, les membres de l’unité trouvent finalement refuge dans tout ce qui peut les ramener à leur quotidien. Une régression qui atténue peu à peu leur agressivité au combat, soit une manière subtile d’évoquer l’absence de repères des soldats du Vietnam dont il est bien évidemment question ici.

 

 

Le personnage de Burt Lancaster est finalement symbole de cette armée (tentant d’être) insensible et fixé à son objectif. Tandis que l’endurance de ses hommes s’amenuise, lui seul reste encore focalisé sur la mission. Fuyant les sentiments qu’il se surprend à éprouver pour la jeune Comtesse, garder le cap est le seul moyen pour lui de ne pas basculer. On reconnaît là la patte du scénariste David Taradash, ayant déjà tâté du film de guerre avec Tant qu’il y aura des hommes et dont la plume engagée avait déjà fait merveille sur les sujets grinçants d’Au cœur de la tempête (qu’il a lui-même réalisé) ou encore Picnic. Pollack, cinéaste caméléon s’adaptant à tous les sujets, faisait en dépit de la forme déroutante le lien avec d’autres œuvres politisées de sa filmographie comme On achève bien les chevaux ou Les Trois Jours du Condor.

 

Le ton anticonformiste se propage jusqu’aux séquences d’action qui s’avèrent dantesques : une séquence de guérilla en plein village où un tank allemand pulvérise les parois d’une église pour traquer des soldats américains et surtout la résistance finale pour la défense du château, une véritable apocalypse de feu et de sang se déchaînant sous nos yeux. Lancaster demeure une énigme dans son jusqu’au boutisme suicidaire, entraînant tous ses hommes vers une mort plus pathétique qu’héroïque. Dans ses premiers films, Pollack témoignait souvent d’une recherche plastique étonnante (les visions de cauchemars d’On achève bien les chevaux ou encore Yakusa, dans lequel il s’appropria l’imagerie d’un certain cinéma japonais) en parfaite adéquation avec le fond. Cette qualité explose ici plus que dans ses autre œuvres (dont la mise en scène prendra un tour de plus en plus « classique » au fil du temps) puisque l’empathie ressentie envers les héros de ce combat en disent finalement plus que bien des discours.

Titre original : Castle keep

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Durée : 105 mn


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