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Umberto D. (Vittorio De Sica, 1952)

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La question des retraites en 1952…

C’est simple : le film commence par une manif’. On s’y croirait… surtout en ce moment ! A une exception près : ça crie en italien dans les rues de Rome en noir et blanc.
 

Augmentez les pensions !

Des pauvres vieux dispersés par la police, c’est sûr, le ton est donné : on n’est pas dans la dernière comédie à la mode avec Cary Grant. La question n’est pas de deviner qui va succomber comment au charme de qui avant la fin, mais plutôt de savoir « comment vivre avec 18 000 lires par mois ». Des dialogues emprunts de lyrisme, n’est-ce pas, pour un Vittorio De Sica décidé à poursuivre l’entreprise néo-réaliste. Après Sciuscia (1946) et Le Voleur de bicyclette (1948), De Sica reste dans la veine populaire : de vrais gens, filmés dans des vraies rues, avec de vrais problèmes. Nous le présenterons ainsi, au risque de sonner démago. Jetons franchement la pierre à De Sica : ses personnages sont trop attachants, et il ne mise clairement que sur eux.

Le scénario ? Et bien, Umberto, ancien fonctionnaire au ministère des travaux publics, ne touche pas une pension suffisante pour rembourser ses dettes. Il doit vivre, se loger, se nourrir. L’état italien n’ayant pas prévu telles frivolités, Umberto, maladif, tente de vivre à l’hospice un temps pour pouvoir payer son loyer, mais les meilleures choses ont une fin, et sa matrone de pensionnaire, récemment fiancée, a besoin de la chambre pour en faire un salon. Umberto n’a qu’à se marier lui aussi… L’essentiel du film consiste à suivre Umberto et son chien, Flike. Son seul ami, avec la jolie domestique, la jeune Maria, mise enceinte par un militaire florentin ou napolitain (l’embarras du choix…), qu’elle guette par la fenêtre à chaque coup de clairon.
 

Populiste, diront les détracteurs ? Cette posture, à la limite du mélo, a pu parfois gêner les critiques, à genoux devant le grand Rossellini, austère théoricien de son œuvre – ça en jette forcément plus. Entre leurs premières œuvres, la frontière est toutefois mince. De Rome ville ouverte (1945) à Allemagne année zéro (1947), Rossellini exorcise grosso modo les mêmes névroses que De Sica.

« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande », Sartre.*

Sans s’infliger une leçon express de philosophie, une petite mise au point s’impose tout de même. Echo probable à la remontée du parti communiste italien, le néoréalisme n’est pas une génération spontanée, une excroissance bizarre dans le paysage littéraire et artistique de l’époque. Depuis les années 1940 en France, les existentialistes cogitent sec sur notre destinée. Leurs réponses : on ne va nulle part, nous ne sommes pas prédéterminés, nous sommes responsables de nos actes, et Dieu se moque bien de nous. A supposer qu’il existe : il nous a conçus libres. Et la liberté, c’est l’angoisse. L’angoisse d’avoir à choisir, notamment, au risque d’en payer les conséquences.

Certains penseurs ont eu beau s’exclamer « Après Auschwitz, pas d’art !», il a bien fallu réévaluer nos critères esthétiques. Si Hollywood n’a cessé d’ériger les décors en carton pâte pour asseoir le théâtre de sa splendeur indestructible, nos deux italiens ont tiré les leçons de la guerre en choisissant de dépeindre le quotidien solitaire d’humains ordinaires et anonymes, livrés à eux-mêmes dans un monde désespérément réel. Les Américains, sortis de l’Enfer en héros providentiels, n’avaient pas de quoi se sentir honteux. On ne peut pas en dire autant de l’Italie en 1945…

Hantées par la déréliction, les premières œuvres de Rossellini et de Vittorio De Sica n’ont pas attendu les premiers « Qu’est-ce que je peux faire ? Je sais pas quoi faire ! » de Godard pour révéler la vacuité de l’existence. L’enfant dépressif d’Allemagne année zéro proposait même une réponse à la supplique : le suicide. Puis de toute évidence, Rossellini s’est lui-même effrayé de la solution pour le moins définitive au malaise. Secoué par une crise de foie à partir de Stromboli (1949), il décide d’invoquer le Tout Puissant, part à la chasse à l’épiphanie, alors que De Sica se tourne vers la magie dans le naïf et utopiste Miracle à Milan (1951). Sorti juste après ce poétique écart, Umberto D. confirme et reprend le genre à bras le corps : nous n’avons pas affaire à un basique drame misérabiliste, mais à une fable tragique sur le délaissement.
 

Pas de quoi s’enthousiasmer, Umberto pourrait être notre père, ou celui de De Sica. Ce n’est pas un héros du quotidien, mais un pauvre homme malchanceux à qui on souhaite sincèrement le meilleur, sans trop y croire. Son parcours dans le film : une initiation à l’humilité. Difficile d’apprendre à tendre la main, on le voit bien dans cette scène impitoyable où le chien doit tenir le chapeau dans sa gueule pendant qu’un tout petit Umberto, incapable d’endosser cette image, se réfugie derrière une colonnade, gigantesque. Il ne l’accepte pas mieux pour son chien, en définitive : lorsqu’un souvenir de son ancien statut – monsieur l’Ingénieur – débarque, Umberto noie le poisson pour mieux donner le change. Le change : c’est la substance des relations humaines. Lorsqu’Umberto déroge à la règle en confiant ses soucis à un vieil ami, celui-ci, embarrassé, file comme une anguille. Trop de complications ! La poisse, c’est bien connu, c’est contagieux. Mieux vaut la fuir, n’importe quel bus fera l’affaire…

Seule Maria reste fidèle. Hormis cette lumineuse exception, les rapports humains sont limités à leur expression la plus superficielle : échanges de montres, d’argent et de bons plans, mendicité, distributions de chapelets, et représentation sociale. Du fameux jeu social, Umberto a été éjecté depuis fort longtemps. Quant à la fraîche et spontanée Maria, c’est une servante : qu’elle reste à sa place. Elle n’a qu’à se laisser redécorer, à l’image des murs de la pension. Si elle rentre chez elle, de toute façon, elle se fera tabasser par son frère. Belle perspective. Nos deux compagnons se retrouvent littéralement broyés par la vie, par un système duquel ils sont exclus. Deux parias qui ne valent pas mieux qu’un chien, en somme, condamnés à épier les beautiful people par le trou de la serrure, depuis la cuisine, entre l’évier et un poulet mort. Et encore, Flike est bien loti, Umberto prend soin de lui. Alors que celui-ci s’épouvante devant la salle d’exécution de la fourrière, peu de gens s’inquiètent des conditions de vie du vieillard, inconscients pour la plupart de l’envoyer à l’abattoir.
 

Les contemporains d’Umberto ne sont pas malfaisants, il n’y a pas de méchants dans l’histoire, seulement des égoïstes inconséquents. Des passants centrés sur leurs nombrils, glissant dans la vie d’Umberto comme s’il n’existait qu’à moitié, seulement quand ça les arrange, pour passer « le bonjour à Carloni ». On compte, parait-il, ses véritables amis sur les doigts d’une main… Les gens se croisent sans s’attacher, sans s’impliquer, évitant consciencieusement de trop se pencher dans les abîmes de solitude de leurs voisins. Umberto fait les frais de ce désengagement, voilà tout. Au risque de renoncer lui-même à l’existence. De Sica, lui, ne compte pas les lâcher d’une semelle, ces âmes esseulées. Il nous met le nez dedans : il ne nous laisse pas le choix. Nous sommes tenus d’observer Maria déambuler dans sa cuisine, regarder son ventre… De plonger dans ses yeux noirs, de suivre ses mains sur le moulin à café, la larme qui coule sur sa joue… les mouvements de sa mélancolie. Elle aura beau tenter de fermer la porte de la pointe de l’orteil : c’est trop tard, on l’a vue.
 
Malheureusement, devant un film, nous sommes impuissants… Comme quoi, le pouvoir du libre-arbitre a ses limites, et quand, réveillés, on se décide à agir, c’est toujours trop tard. On a déjà raté beaucoup de trains. Umberto a raté le sien aussi, et c’est pas plus mal, même si c’est pas mieux. Son chien s’en fout, lui, d’avoir une pension retraite, il n’a pas de loyer à payer, il veut juste taper la baballe avec son maître. Il ne se rend pas compte : vivre c’est beaucoup de responsabilités. Mourir est-ce choisir, ou fuir ? Question insoluble, aux multiples réponses, selon les confessions le plus souvent. Flike ne croit en rien, lui, son instinct de survie éclairé ne sait qu’une chose : il respire, et de toute évidence ça lui suffit amplement. Une révélation absurde, triste à en pleurer.

* in Situations, III, « La république du silence », 1949.

Titre original : Umberto D

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Durée : 89 mn


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