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Trois aventures de Brooke

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Un magnifique voyage en Malaisie et en soi-même, qui fait réfléchir sur sa condition, ses rêves, ses souvenirs.

A la recherche du « ruisseau étoilé » et d’une nouvelle roue de vélo, Brooke part dans des aventures qui la guideront chez une cartomancienne, un vendeur de cristaux, ou un planétarium rotatif. Philosophe, Brooke observe, parle peu, car « le silence a des significations infinies ».

« Je veux être sotte avec une mauvaise mémoire »

Brooke se balade à vélo; soudain, son pneu crève. Ailing qui passait par là, l’invite chez elle afin de réparer la roue. Au cours de cette journée douce et ensoleillée du 30 juin, les deux jeunes femmes deviennent amies. Si la situation initiale que choisit Yuan Qing pour ses Trois aventures de Brooke est simple, calme, sans autre enjeu qu’une bête histoire de vélo, c’est parce qu’il est des films qui donnent suffisamment d’espace pour qu’on puisse y glisser des pensées, des rêveries, des images. Les larges panoramiques sur la campagne malaisienne, au creux de laquelle se dessinent les silhouettes des deux jeunes femmes, donnent à voir de grands espaces riches de sons et de couleurs, à la manière des impressionnistes. On glisse, on respire, on vole, dans des récits anecdotiques qui affleurent de temps à autre des questions essentielles — le désir sexuel, la jalousie, la dépression. La première des « trois aventures de Brooke » est une promenade longue et doucereuse, qui donne à voir et à entendre. Le film début par une série d’images dessinées sur une façade, un décor traditionnel, qui sert à créer l’imaginaire du conte: la jeune étrangère ingénue va de rencontre en rencontre, se laissant porter comme le vent, aidée d’un talisman en cristal, d’une tarologue, et de la forêt magique aux mille secrets. Cherchant un ruisseau (brook en anglais), elle se perd alors dans un territoire où signifiant et signifié tantôt se divisent, tantôt fusionnent. Il s’agit d’un film sur le pouvoir des images, de leur lien très fort, de leur multitude de sens, d’évocations, de révélations: au musée, devant une sculpture rappelant une vulve, Brooke se penche à l’oreille d’Ailing et lui chuchote quelques mots coquins; Yuan Qing colle alors à cette image le dessin d’un homme également penché à l’oreille d’un autre, sur les rires gênés des deux jeunes femmes. Plus tard, c’est tout un récit chanté par un troubadour au temple qui est animé en imagerie traditionnelle. Les images, comme des réminiscences proustiennes, appartiennent au temps et à l’histoire; à chacun de leur donner un sens, une famille, une direction.

 

 

« Une vie simple et insouciante »

La seconde partie du film vient totalement contredire la première. A la manière de Smoking/No smoking d’Alain Resnais, dont on peut également sentir une filiation dans la musique originale, avec ce violon gai et doucement étrange, le film reprend au début et prend une toute autre direction. Ne s’encombrant pas des lois du temps, le récit fait rencontrer Brooke, toujours sans vélo, et une bande de jeunes entrepreneurs, bien décidés à rénover leur vieille ville provinciale en une grande mégapole internationale. C’est une grande déconvenue pour la jeune femme, qui pensait simplement faire réparer son vélo et se retrouve quasi engagée par ces messieurs à réaliser des études anthropologiques visant à favoriser la métamorphose d’Alor Stera. A la manière d’une candide qui découvre le monde et les velléités humaines, Brooke est empêchée par cette bande de réaliser ses désirs: pas d’achat de cristal chez le vendeur de babioles, pas de tarot chez la cartomancienne… En revanche, les discours macronistes fusent: on parle de résultats, d’ambitions, d’efforts. On ne crée pas, on produit; on ne partage pas, on échange; on ne propose pas, on vend. On ne protège pas, on transforme: ces hommes parlent en superlatifs, là où Brooke s’exprime et mène une vie à une autre échelle, plus proche de l’infiniment petit que l’infiniment grand icarien. La mise en scène, qui jusqu’alors prenait le parti de l’espace et des paysages bien plus que des personnages, faisant du cadre un écosystème équilibré, s’est enfermée, et concentrée autour de lieux socialement très déterminés — la voiture, la salle de billard, le bar… Si Brooke vient de la ville, elle entretient un rapport beaucoup plus naïf (au sens de naturel) à l’existence et au monde, là où ces hommes ont intégré le mode de vie citadin capitaliste comme philosophie.

 

 

« Parler moins signifie plus »

Dans le dernier chapitre, Brooke fait la rencontre déroutante d’un alter ego, incarné par Pascal Greggory. Pierre est un écrivain de 60 ans, venu jusqu’à Alor Stera pour y rencontrer les « blue tears », légende du coin selon laquelle un fleuve serait habité de mystérieuses larmes bleues. Sa rencontre avec Brooke marque un tournant dans le récit, qui jusqu’alors isolait la jeune femme dans sa propre perception du monde et des êtres; le regard de la jeune femme trouve un miroir dans celui du français. Ce que le film, par sa mise en scène et les interventions de l’héroïne, distillait depuis son commencement, se concrétise véritablement dans cette partie. En prenant soin du monde autour d’eux, des singes chapardeurs du parc, d’un épouvantail tombant de biais dans une rizière, ou encore d’un paysage peint tournoyant dans un musée, Brooke et Pierre créent un lien très fort entre leur environnement et leur propre paysage intérieur: en faisant attention aux choses et aux êtres, on fait attention à soi. C’est ainsi que tour à tour, ils vont se révéler au monde et à l’autre, dans leur vérité, leur douleur, leur trauma. Brooke a perdu son mari, noyé dans le « ruisseau étoilé » qu’elle est venue rencontrer et qui se révèle être un cours d’eau croupie, alors que Pierre essuie des années de deuil et de souffrance muette. Profitant toujours de ce cadre grandiose, sublime et apaisant qu’est la campagne malaisienne, s’enfonçant toujours plus dans ce vert et ce bleu qui finit par les engloutir chaleureusement, Pierre et Brooke entament un séjour métaphysique qui les conduit miraculeusement au bord des « larmes bleues », que forment les milliers de planctons échoués sur la plage, illuminant le soir qui tombe avant de mourir dans la nuit. Les larmes de ces planctons seraient-elles le miroir des larmes de Brooke, versées sur la plage un peu plus tôt dans l’après-midi, les larmes du deuil qui coule et fuit comme un ruisseau ? Comment ne pas penser à Héraclite et son « tout coule, rien ne demeure » ? Plus qu’une anthropologue, Brooke est philosophe, et son rapport au monde, à l’existence, à l’amour, se cristallise dans ces larmes qu’elle laisse échapper à mesure qu’elle se remémore son défunt mari et leur adieu manqué. C’est donc dans une atmosphère de paix, entourée de la maigre chaleur des planctons, animaux invisibles à la vie brève et minuscule, que Brooke termine son voyage, accompagnée de son frère de voyage, Pierre. A la fin du conte, Candide demeurait dans un jardin, loin du monde agité des hommes, à travailler la terre; Brooke regarde le soleil se coucher, assise sur la plage, et déclare pouvoir « mourir sans regret ». La caméra, de dos, nous offre le même regard que la jeune femme, devant l’immensité du ciel et des arbres, et la petitesse des scintillements azur. L’aventure de Brooke est aussi un voyage.

Titre original : Three adventures of Brooke

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Durée : 100 mn


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