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Triangle (Tie saam gok)

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Johnny To, Tsui Hark, Ringo Lam : le trio du cinéma hongkongais signe un polar par moment captivant mais qui laisse perplexe…

Johnny To, Tsui Hark, Ringo Lam : le trio du cinéma hongkongais signe un polar par moment captivant mais qui laisse perplexe. Si la désillusion se mesure toujours par rapport aux attentes, vue la renommée des trois réalisateurs on pouvait franchement espérer quelque chose de plus…

D’abord peut-être par le prétexte dramaturgique qui atteste d’un manque d’originalité manifeste, qui rend l’enchaînement des situations extrêmement prévisible. Trois gars un peu paumés veulent tenter le coup de leur vie : voler un trésor caché dans le sous sol d’un palais gouvernemental placé sous haute surveillance. Le coup réussit, et les difficultés commencent ! Vendre ou partager le pognon ? La décision doit être prise assez rapidement vu qu’une bande de gangsters est bien décidée à le leur reprendre…courses-poursuites en voiture, disparitions et réapparitions du trésor, soupçons… Y a-t-il un scénariste dans la salle ? Certes, le récit est dynamique, et les ambiances sombres. La lumière jaunâtre et la musique rendent assez bien l’atmosphère dès les premiers plans. Côté technique, le film est plutôt bien ficelé, le montage parallèle nourrit le suspense et tient en haleine, d’autant plus que les événements s’enchaînent rapidement… mais on n’est pas franchement séduit.

Toutefois, le film oublie ses canons et déraille, arrivant à reprendre en mains ses enjeux, qui se noyaient dans les nombreux « passages obligés ». Amitié + argent = trahison ? Dans ce huit clos absolument vide, où la lumière entre en diagonale dessinant les ombres et les clartés, la caméra entame une danse avec ses personnages absolument formidable, au profit des spectateurs contraints à attendre, le souffle coupé, comme le flic qui se trouve là, enchaîné à une porte, à voir ce spectacle malgré lui… Dans cette scène, dans son rythme oscillant entre des plans longs et des actions rapides, dans ces mélanges d’émotions contradictoires on retrouve finalement ce qu’on cherchait en vain jusqu’à alors.

Le film délivré du poids de son canevas figé peut ainsi couler jusqu’à la fin d’un seul coup, nous surprenant à chaque moment avec des scènes à la limite de l’absurde et des personnages secondaires à la limite du ridicule. Ces excès tout à fait bénéfiques permettent de ne pas se plier aux lois de la vraisemblance et ne cherchent plus d’explications rationnelles : tout tend à l’abstraction, au symbole, et l’épuration du décor participe à ce mouvement. Loin de la ville et de ces lieux habituels, dans une taverne de campagne gérée par une vieille et un fou, au milieu des hautes herbes, le film joue ses meilleures cartes et nous régale d’une séquence d’anthologie, scandée par les interruptions de lumières. La multiplication des angles de vues, le montage, la rapidité : tout participe ici à la construction de la scène et sert au dénouement du film. Qu’est-ce qui est visible, qu’est qui ne l’est pas ? Quel point de vue faut-il adopter pour voir ? Et si on arrive à voir, comment peut-on agir en conséquence ? Bref du cinéma, du grand cinéma pendant dix minutes, qui hausse radicalement la valeur du film. Non seulement cette séquence nous régale de virtuosités absolument fascinantes, mais tend les fils de la critique latente de la convoitise d’argent qui anéantit la société hongkongaise, et prend position.

Si les grands cinéastes de genre sont ceux qui savent le renouveler, le re-disposer, en repousser les limites, ici la tâche est accomplie, mais inachevée. Le film est inégal, parfois machinal, et bateau. Pour une poignée de sable, restent toutefois entre les mains des coquillages magnifiques et rares: qui, des trois cinéastes, les a signés, on ne pourrait pas le dire, mais peu importe. De toutes façons, merci.

Titre original : Tie saam gok

Réalisateur :

Acteurs : , ,

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Genre :

Durée : 81 mn


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