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Scratch Projection – Jürgen Reble

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Dans le cadre des « Scratch Projections » à Paris, le cinéaste expérimental Jürgen Reble a présenté le 3 novembre ses deux derniers films.

Chaque premier mardi du mois, le cinéma l’Action Christine à Paris s’ouvre au cinéma expérimental. Light Cone, association de distribution et de sauvegarde du cinéma expérimental, y présente des films de son important catalogue ou invite d’autres distributeurs à mieux faire connaître ce pan du cinéma. La séance du mardi 3 novembre était consacrée au cinéaste allemand Jürgen Reble.

Né en 1956, Jürgen Reble a été l’un des membres fondateurs, avec Jochen Müller et Jochen Lempert, du collectif Schmelzdahin (« Dissous-toi »). Dès le début des années 1980, ils travaillent directement le support pelliculaire, souvent issu du found footage (littéralement « pellicule trouvée », soit la réutilisation d’images existantes), via des phénomènes d’altération naturels (le vieillissement forcé) ou chimique (attaque de l’émulsion) qui décomposent la couleur et le support. En 1985, Reble jette une bobine de film dans un étang. Il l’y laisse durant une année. Du support original, il ne reste plus que la pellicule sur laquelle s’est greffée un supplément de réalité. Les algues ont remplacé les images originales. Cela donne le film Aus Den Algen en 1986. L’intervention de la main du cinéaste est ici réduite au minimum. C’est le temps et le milieu naturel qui façonnent le film comme lorsque le cinéaste laisse plusieurs mois durant des centaines de mètres de pellicule déjà impressionnée suspendues à des branches d’arbres, les exposant au soleil et aux intempéries (Zillertal, 1991).

Le début de la séance était consacré à la seconde partie de Materia Obscura (2009), basé sur des extraits d’un ancien film du réalisateur, Instabile Materie (1995). L’image d’Instabile Materie est constituée par l’apposition directe sur l’émulsion de cristaux de chlorure de sodium et de matériaux colorés. Ce qui à l’écran donne à voir des formes colorées en mouvement. Reble a fait numériser image par image en haute définition Instabile Materie et a retravaillé l’ensemble au ralenti pour recomposer la matière même de l’image.

La seconde partie de la séance était consacrée au dernier film de Jürgen Reble. Tabula Smaragdina est composé d’éléments d’une performance que le cinéaste a jouée régulièrement avec le musicien Thomas Köner. Il s’agit là d’une part importante du travail de Reble, qui permet de créer et de travailler le film en direct devant le public. Il s’agissait de la projection de deux films peints à la main, l’un en 16mm, l’autre en 35mm, en superposition, créant des interférences entre eux. Tabula Smaragdina montre la structure des produits chimiques sur la pellicule. Jürgen Reble a réuni la matière première de sa performance et l’a retravaillée en vidéo.


Comment expliquer ce que l’on voit à l’écran ? Comment rendre par les mots les sensations visuelles créées par le travail de Reble ? Il parle pour présenter ses films de « paysages chimiques abstraits ». En effet, ses films ne sont pas figuratifs. Quelques images sont parfois identifiables (un vol d’oiseaux, un œil, un buste de femme). Ce sont les images originales de la pellicule utilisée qui remontent sous la couche de produits chimiques. Mais l’ensemble est constitué de phénomènes visuels colorés qui se situent entre la vision au microscope et les éclats colorés que l’on peut voir lorsqu’on ferme les yeux. Les images de Reble semblent aussi jouer avec la consistance même de l’écran. Celui-ci peut apparaître alternativement comme une surface plane ou au contraire comme un espace en profondeur, dans lequel il serait possible de plonger la main.

Effets de textures, effets de matières, la composition de ses films a autant avoir avec la musique qu’avec le cinéma. S’il s’entoure de Thomas Köner pour ses performances, il réalise lui-même la musique de ses films. Composée au même moment que l’image, la musique est donc en parfaite adéquation avec les mouvements de matière à l’écran. Surgissement d’une forme, traversée d’une coulure colorée, l’image bat au rythme des pulsations créées par les matériaux chimiques qui la composent. Ces paysages abstraits sont autant de concrétions physiques de substances que des images mentales. Tabula Smaragdina (La Table d’Emeraude) est d’ailleurs le titre de l’un des textes fondateurs de l’alchimie, autour duquel sont nées de multiples légendes. La référence à l’alchimie sied bien à Jürgen Reble : un alchimiste qui joue avec les sons, les formes et les éléments pour transformer la matière. Jamais fixe, l’image est toujours en transition, elle se métamorphose sans cesse. Expérience visuelle d’une rare beauté, les films de Reble nous convient à explorer un monde dense et magique, celui qui se trouve au cœur de l’image et de ses composants, et dont nous sommes le spectateur autant que le créateur.


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