Rachel se marie

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Le réalisateur du << Silence des agneaux >> dirige une actrice abonnée aux niaiseries américaines. << Rachel se marie >> ne fera pas date, mais donne son premier vrai rôle à Anne Hathaway, convaincante en junkie dépressive, et se révèle petit mélo attachant.

Plutôt bien reçu à la dernière Mostra de Venise, « Rachel se marie » se veut le film du contre-emploi, ne serait-ce que pour son réalisateur et son interprète principal. Jonathan Demme troque sa casquette de cinéaste hollywoodien aux gros sabots pour celle, mieux vue, d’auteur indépendant ; tandis qu’Anne Hathaway, qu’on croyait à jamais perdue aux affres de nunucheries guimauves, s’échine à (vouloir) prouver qu’elle peut aussi être actrice de drames intimistes, toute en larmes et rancœurs larvées. Et pour ça, rien de mieux que de jouer une « addict » en va-et-vient permanent entre maison et cure de désintox, qui assure presque à tous les coups une nomination à l’Oscar (et c’était bien le cas pour la comédienne cette année, bingo). Car le pitch est simple à l’excès : Kym quitte son centre de désintoxication pour rejoindre sa famille à l’occasion du mariage de sa sœur (la Rachel du titre). Evidemment, rien ne va se passer comme prévu, puisque fantômes du passé et secrets de famille remisés au placard ne tardent pas à refaire surface pour venir troubler l’ordre apparent. Sur le papier, ca sent la resucée. A l’écran, le résultat est pourtant honnête, et ce grâce à trois facteurs.

1. Parce que Jonathan Demme, s’il tient ostentatoirement à rendre hommage à Robert Altman, notamment via l’utilisation d’une narration en patchwork et d’une pléthore de personnages, ne prétend jamais copier ni même égaler le maître. La première qualité de « Rachel se marie » est de ne pas se prendre pour plus ce qu’il n’est : un film de famille dysfonctionnelle, mutilée du fait de douleurs enfouies. Tous les personnages cultivent un égoïsme sans détour qui ne saurait trouver d’excuse dans leur passif plutôt névrotique, mais qu’un ensemble de très bons acteurs parvient à faire aimer en dépit d’animosités intestines. Rosemarie DeWitt donne corps à une Rachel humaine, sœur aimante mais qui n’oublie jamais qu’il s’agit de son grand jour à elle ; Debra Winger, parfaite, incarne une mère distante et froide dont la vie est venue à bout ; et Bill Irwin, pourtant plus habitué aux comédies, émeut constamment en père qui tente sans cesse de se maintenir à flot. Tout ce petit monde anime un ballet des sentiments pas très sobre mais qui, loin d’atteindre les hauteurs d’un « Festen », touche souvent juste.

2. Parce qu’Anne Hathaway, bien qu’en démonstration perpétuelle, atteint finalement son objectif, à savoir celui d’être bonne actrice. Car le film n’a d’yeux que pour elle, jeune femme fragile et en colère qui se débat dans le foutoir pas joyeux qu’est sa vie. Elle est de tous les plans, filmée de près, et la caméra capte magnifiquement l’urgence que Kym ressent souvent de retomber dans les cachets, la drogue et l’alcool. Grands yeux de biches meurtris, violence émotionnelle contenue jusqu’à l’implosion, cheveux en batailles à l’image de son esprit tourmentée, tout cela est montré à la loupe, et ne manque pas d’attendrir. Certes, l’explication lacrymale de ses dérives (le meurtre par accident, un soir de grande défonce, du petit frère) irrite, mais qu’importe. Ce qui reste, c’est qu’Anne Hathaway n’est plus « Princesse malgré elle », et qu’elle peut faire mieux que de servir de faire-valoir à une Meryl Streep qui porte du Prada. Dans « Rachel se marie », elle tient un rôle, un vrai. Un plutôt beau rôle, qui plus est.

3. Parce que Jonathan Demme aime la bonne musique, et que son film bénéficie sans nul doute de son exceptionnelle bande originale. Plus connu pour « Le silence des agneaux » ou « Philadelphia », Demme a aussi dirigé une captation d’un concert de Neil Young, « Heart of gold », et a réalisé plusieurs clips pour Bruce Springsteen et The Pretenders. Son penchant musical transparaît donc dans « Rachel se marie » : entre Tunde Adebimpe, le chef de file de TV on the radio, qui reprend l’immense « Unknow legend » de Neil Young a cappella, les airs samba de Cyro Baptista & Beat the donkey ou les sonorités reggae de Congo Sister Carol East, on est loin des scores sirupeux qui savent si souvent gâcher les productions hollywoodiennes. Quand on sait qu’en plus, les musiciens à l’origine des morceaux du film se fondent dans des rôles d’amis de la famille, c’est encore mieux.

« Rachel se marie », c’est donc ça. Une petite production sans grande prétention, loin d’être révolutionnaire, mais qui opère un charme certain grâce au talent de ses interprètes, à une soundtrack qui vient rehausser les meilleurs moments du film, et à un réalisateur pour une fois délesté de toute envie de grandeur. Indispensable, non ; recommandable, oui.

Titre original : Rachel Getting Married

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Durée : 113 mn


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