Select Page

Ouragan

Article écrit par

Filmer l’ouragan Lucy de sa naissance à sa mort, depuis le ciel, la mer et la terre : une gageure, et une vraie réussite.

Ne boudons pas notre plaisir : Ouragan est un film magnifique et à plus d’un titre. Disponible lors de sa sortie en 3D et en 2D, il faudra sans doute dans la mesure du possible privilégier la première pour savourer ce spectacle à la fois féerique et apocalyptique. Il ne s’agit cependant pas d’un film catastrophe : bien au contraire, les réalisateurs – en collaborant étroitement avec la NASA et le compositeur Yann Tiersen, et même le poète Victor Hugo avec un chapitre inédit des Travailleurs de la mer intitulé La mer et le vent – ont voulu suivre la vie et la mort de l’ouragan Lucy qui a parcouru des milliers de kilomètres, depuis sa naissance en Afrique jusqu’à sa mort en Amérique quelques semaines plus tard après avoir semé la désolation et la mort sur son passage. Il y a plusieurs niveaux dans cette mise en scène : tout d’abord les scientifiques et les cinéastes qui suivent aussi précisément que possible l’itinéraire de ce « monstre », les paroles du poète et la voix magnifique de Romane Bohringer, qui est celle de Lucy herself et, enfin, sur la terre et sur les flots déchaînés, la mort et la désolation au travail. « Il nous est apparu indispensable de multiplier les points de vue, tant l’ouragan est gigantesque et protéiforme, déclarent les réalisateurs dans le dossier de presse. Nos caméras devaient être au cœur de l’événement, mais aussi sous la surface de l’océan et dans l’espace. Mieux : elles devaient offrir une expérience en immersion. Au son, mais aussi en image. La stéréoscopie (3D) s’est alors rapidement imposée. Elle retranscrit sur un écran notre vision du monde stéréoscopique, avec nos deux yeux. Elle sublime la multiplicité des points de vue proposés : contemplé depuis l’espace, l’ouragan est aussi beau et mystérieux qu’une pierre précieuse ; sous la surface de l’océan, il inquiète ; éprouvé de face, en première ligne, il est tout simplement l’enfer. »

Il faut se laisser emporter par ces images surprenantes, souvent très belles, voire émouvantes dans des détails comme ce jeune labrador attaché qui flotte sur ce qui servait de toit à sa niche, ce reptile vert fluo qui nous regarde après le cataclysme, ou encore ces menus objets et jouets d’enfants que la tornade a déchiquetés. Il faut se laisser porter par le texte magnifique, et par la voix grave de la narratrice qui avait déjà su si bien porter le film La marche de l’empereur (Luc Jacquet, 2005), et par la musique quasi cosmique de Yann Tiersen, bien loin des mélodies un peu sirupeuses du Fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet, 2001). En dehors de sa teneur hautement poétique mais aussi scientifique qui pourra intéresser tous les publics, y compris les professeurs de SVT, de géographie et leurs élèves, il y a une dimension qui échappe sans doute au spectateur purement envoûté par cette merveille, le côté très technique du film qui s’apparente à une prouesse. C’est en effet ce qui a inquiété et passionné à la fois les trois réalisateurs : « Les moments magiques. Les moments qui vous coupent le souffle. Quand tout se déroule, devant la caméra, et vous savez que c’est dans la boîte. Comme la tempête de sable que nous avons filmée au Sénégal. Nous savions que la possibilité de filmer une tempête de sable, de se trouver au bon endroit, au bon moment, avec des caméras 3D en action, était quasi nulle. Et soudain, elle était là, pile face à nous. C’était effrayant, parce que nous n’avions aucune idée de ce qui allait se passer – si le sable n’allait pas s’introduire dans les caméras et les bousiller, si nous allions pouvoir respirer. Mais en même temps, c’était exaltant. Ce type de moments a fait que toute la pluie, le vent, le froid, la boue, les pneus à plat, en valaient la peine. »



Ce film est passionnant car il est à la fois une leçon de cinéma, de vie, et une magnifique ode à la nature qu’on oublie trop souvent car, sous ses dehors de monstre, l’ouragan est nécessaire, voire indispensable, à la vie terrestre, c’est lui qui fait vivre les forêts et met du désordre pour un bon ordre. Sans doute parce qu’il n’était pas prévu que l’homme, cet être fragile, entêté et prodigieusement intelligent, voudrait se mesurer à lui. En pure perte. « Nous avons voulu montrer que cette beauté effrayante, destructrice et mortelle révèle aussi l’immense leçon que donne la vie : regarder les choses en profondeur, remarquer l’espoir jaillir du chaos, réaliser que l’adversité forme la force, observer que de l’horreur de cette tempête naît la vie. Sentir que l’homme et l’élément sont parties intégrantes d’un tout, que l’ouragan est à la fois impénétrable et sans fin, et que cette fusion nous fait ressentir tout ce qui nous transcende : l’humain n’est ni le début, ni la raison de ce tout. » Belle leçon d’humilité sur laquelle la COP 21 aurait dû méditer !

Titre original : Ouragan

Réalisateur :

Acteurs :

Année :

Genre :

Durée : 83 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Au cœur des mélodrames de la période allemande de Douglas Sirk, ses protagonistes sont révélés par les artefacts d’une mise en scène où l’extravagance du kitsch le dispute avec le naturalisme du décor. Mais toujours pour porter la passion des sentiments exacerbés à son point culminant. Ces prémices flamboyants renvoient sans ambiguïté à sa période hollywoodienne qui est la consécration d’une œuvre filmique inégalée. Coup de projecteur sur le premier et dernier opus de cette période allemande.

La mort d’un bureaucrate

La mort d’un bureaucrate

« La mort d’un bureaucrate » est une tragi-comédie menée “à tombeau ouvert” et surtout une farce à l’ironie macabre déjantée qui combine un sens inné de l’absurde institutionnel avec une critique radicale du régime post-révolutionnaire cubain dans un éloge
bunuelien de la folie. Férocement subversif en version restaurée…