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No et Moi

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Zabou Breitman confirme sa belle évolution avec ce quatrième film.

En une petite dizaine d’années, l’actrice réalisatrice Zabou Breitman aura réussi une œuvre d’une remarquable cohérence. Chaque film, même dans ses défauts, aura témoigné d’une volonté de constante remise en question au service d’un cinéma au croisement d’une pure vision d’auteur et d’une fibre émotionnelle à fleur de peau. Consacrée dès son premier film, Se souvenir des belles choses (2001), Breitman y cédait pourtant (en dépit  de beaux moments et d’une interprétation intense de Bernard Campan  et Isabelle Carré ) à un sentimentalisme dont l’intensité était sur la corde raide d’un pathos forcé. Le suivant, L’Homme de sa vie (2006), tombait exactement dans le travers inverse, où la sophistication narrative et visuelle (les discussions répétées dans le jardin en auront épuisé plus d’un) finissait par annihiler toute l’émotion de cette histoire d’homme marié (Campan à nouveau) troublé par l’attirance qu’il ressent pour son voisin gay (Charles Berling).

Cet équilibre entre grands sentiments et recherche esthétique, Zabou Breitman avait fini par l’atteindre avec le splendide Je l’aimais (2008). L’assise narrative préétablie du roman d’Anna Gavalda permettait alors à la réalisatrice de mieux équilibrer les différentes directions qu’elle souhaitait proposer. Enfin confiante en le matériau qu’elle racontait, Zabou se débarrassait au fil du film de tous les tics agaçants qui entachaient les précédents (pathos lourdement appuyé, acteurs en sur régime, vaines afféteries visuelles) pour aboutir à une histoire d’amour fougueuse, passionnée et puissamment romanesque dans un cadre contemporain. On tenait là l’un des plus beaux drames adultères français depuis La femme d’à côté de Truffaut (avec Les Sentiments de Noémie Llvosky en 2003), surclassant les autres tentatives poussives du genre comme Les Regrets de Cédric Kahn.

Bien qu’elle se soit montrée réticente à s’attaquer de nouveau à une adaptation, on pouvait donc se montrer confiant en voyant Zabou mettre en image le roman No et moi de Delphine Le Vigan. Le défi est pourtant différent cette fois, avec une trame, des thèmes et des personnages assez éloignés du ton adulte adopté habituellement. L’histoire dépeint la rencontre de deux solitudes. D’un côté Lou, jeune adolescente de treize ans isolée par sa nature d’enfant précoce surdouée. Trop mûre pour le monde des adultes avec des parents moins attentifs et pris dans leurs soucis quotidiens, et trop jeune pour le si clanique monde du lycée puisqu’elle a deux ans d’avance. De l’autre No, jeune sans abri élevée à la DASS, aussi exubérante que Lou est éteinte, comme pour compenser une enfance sans amour et un avenir sans espoir. Le lien se fait lorsque Lou est amenée à réaliser un exposé sur les SDF.

Zabou use à merveille de la narration à la première personne du livre, la voix off témoignant du regard de Lou sur monde. Ce regard est observateur, un peu ironique (la scène où elle compte les lycéennes vêtues de bottes) mais surtout distant pour une héroïne éloignée des agitations de son âge. Cette froideur détachée s’estompe avec la rencontre de No, véritable livre ouvert d’émotion tranchant avec le masque de Lou. Le scénario révèle subtilement les manques que chacune est amenée à combler chez l’autre. Paradoxalement, Lou ressent une affection quasi maternelle pour No, qui se sent aimée et protégée pour la première fois par cette gamine.  Lou trouve quant à elle un modèle féminin  à qui s’identifier puisque sa mère dépressive (jouée par Zabou Breitman elle-même) n’est plus qu’une ombre depuis un terrible drame familial.

Tout comme cette voix off s’enhardit (la froideur du début laisse place à toute une gamme d’émotions plus maladroitement et sincèrement exprimée), la réalisation se libère aussi pour illustrer cette amitié hors norme. Caméra à l’épaule pour accompagner les folles courses dans Paris, la spontanéité des éclats de rire, montage dynamique et même des séquences d’animation donnent  vie aux tribulations de No et Lou. Le monde gris indifférent (pour Lou) et menaçant (la rue où vit No) s’orne enfin de joie et de bonheur lumineux.

La réussite du film tient grandement à l’interprétation de son duo principal. La jeune Nina Rodriguez est formidable de justesse en adolescente perdue, dissimulant constamment un bouillonnement sous ses airs de petite fille modèle. Quant à Julie-Marie Parmentier, bien que déjà presque trentenaire, elle incarne parfaitement cette jeune paumée infantile autant dans les comportements inhérents à la vie dans la rue (parler très fort, constamment somnolente car demeurant éveillée pour ne pas se faire voler ses affaires dans la rue) que dans sa sensibilité à fleur de peau. Pour exemple cette bouleversante scène où elle retrouve sa mère qui refuse de lui ouvrir sa porte (c’est d’ailleurs une constante du film, ces enfants physiquement ou symboliquement livrés à eux même…). Antonin Chalon (fils de la réalisatrice) complète parfaitement le duo en meilleur ami turbulent, empêchant la relation de prendre une tournure malsaine.

La réalité rattrape pourtant cette belle histoire, Lou étant trop jeune pour supporter le besoin d’amour énorme de No, tandis que cette dernière est encore trop victime de ses démons pour accepter l’amour idéalisé qui lui est voué . Si la séparation est inéluctable, Zabou Breitman aura accompagné ce court moment de toute la sensibilité et toute l’inventivité dont elle est désormais capable dans ce qui est à ce jour son film le plus maîtrisé et le plus touchant.

Titre original : No et moi

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Durée : 115 mn


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