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Lumière silencieuse

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Johan et les siens sont des mennonites du nord du Mexique. En contradiction avec la loi de Dieu et des hommes, Johan, marié et père de famille, tombe amoureux d’une autre femme. Une histoire universelle. Un cadre exemplaire : les longues plaines désertiques du Mexique et sa lumière picturale. Un réalisateur esthète et mystique qui […]

Johan et les siens sont des mennonites du nord du Mexique.
En contradiction avec la loi de Dieu et des hommes, Johan, marié et père de famille, tombe amoureux d’une autre femme. Une histoire universelle. Un cadre exemplaire : les longues plaines désertiques du Mexique et sa lumière picturale. Un réalisateur esthète et mystique qui transcende la matière pour éclairer l’âme de l’être humain.

Carlos Reygadas est un réalisateur atypique. Auteur d’un Japon bluffant de maîtrise formelle, abordant la vieillesse, l’amour, la solitude et la mort, son film suivant Batalla en el cielo ne fut qu’une mise en image de son talent à filmer en longs plans séquences des hommes et des femmes en proie à leurs douleurs. Toujours avec un grand sens de la dramatisation et une pointe de provocation, on percevait toutefois un désir d’aller plus loin dans la portée symbolique qu’il accorde au cinéma. L’esthétisation et la pose doivent servir à autre chose qu’à une simple démonstration et devenir le parangon d’une vision profonde et philosophique de l’existence. A cela, Lumière silencieuse répond parfaitement. Le film de Reygadas parle d’un monde de trahisons où il est difficile de se laisser illuminer par l’amour.

A contre-courant d’un cinéma qui s’essouffle à dépasser sa propre temporalité pour aveugler le spectateur, comme si ce cinéma faisait la course contre lui même, le réalisateur mexicain préfère construire une œuvre en apesanteur où l’homme suit un flux temporel ponctué d’instants décisifs. Un peu de la même manière que le fonctionnement d’une existence rythmée par des événements s’inscrivant dans le fleuve de toute une vie. Selon Reygadas, cette démarche est plus intuitive que réfléchie : « En ce qui concerne cette notion de temps, je vais simplement au rythme nécessaire à l’histoire que je raconte ». Rien ne sert de courir, le cinéma est là pour faire voyager et offrir des émotions inscrites sur les tables de la Loi. Des émotions palpables mais invisibles, où les aiguilles d’une pendule s’arrêtent le temps de redonner vie à des cœurs brisés.

Ancrant son histoire dans une communauté singulière, celle des mennonites, branche protestante vivant d’agriculture dont certains membres refusent tout progrès matériel ou moyens de communications modernes, Reygadas a trouvé là un terreau adapté pour extraire d’une ordinaire histoire d’adultère le fondement de la croyance. Loin d’être banalisé, l’adultère dans cette communauté est en contradiction avec leur esprit religieux et peut contrecarrer l’amour d’un père de famille pour ses proches. Pointe alors le vertige d’une faute, d’une culpabilité que Johan porte malgré lui. Seul dans sa cuisine, sa famille vient de partir, Johan arrête le tic tac de l’horloge. Silence absolu, plan fixe. Puis il tombe en larmes. Dans ces immenses plaines désertiques du Mexique, la fissure d’un homme va recueillir toute l’attention de sa femme, de sa maîtresse, et de la lumière divine qui saura l’éclairer en temps venu.

Lumière, éclairage, ombre invisible. Dans l’attente d’une journée qui pourrait être comme un spectre lumineux, Reygadas tisse une relation tendre et affectueuse avec les fils du soleil, afin d’ancrer ses personnages dans une Terre vibrante et chargée d’émotion. Le premier long plan sur le ciel étoilé est, à cet égard, sidérant de naturalisme, construit minutieusement afin que la vie se fasse jour. Le réalisateur filmera d’ailleurs la majorité de son film en plans fixes afin de ne pas tricher avec l’édification de la lumière. A cette recherche de la lumière perdue s’ajoute un sens du cadrage précis et rigoureux, isolant Johan dans son trop plein affectif par des plans d’ensemble, ou s’attachant à la plus petite goutte de sueur sur son visage avec l’utilisation de longues focales. Chaque geste devient alors une pénétration dans la chair du monde, comme l’atteste la scène dans la chambre entre Johan et Marianne où l’on sent leur peau moite et leur cœur palpitant sous cette carapace de chair. Désir et culpabilité, péché et plaisir, la caméra scrute leurs souffrances sans jamais violer leur intimité.

On peut penser que Reygadas est un cinéaste religieux de par l’importance qu’il accorde depuis Japon à la faute et à la rédemption. La vie est souffrance, chacun cherche une voie par laquelle comprendre et accepter pour quitter cette existence sans regret. A tort. Reygadas est un vitaliste, un essentialiste serait-on tenté de dire tant sa croyance en l’amour permet selon lui de sauver l’homme de sa perdition. Et c’est de cet essentialisme qu’il tire la moelle de son cinéma. S’il croit en ce principe, il croit en ses personnages portés par la même croyance, et il croit enfin en la capacité de l’image à transcrire ce fragile lien entre l’existence universelle et la vie de l’homme. Lien qui est explicité par un mysticisme rédempteur, sage, loin de toute la définition péjorative que ce mot colporte. Le mysticisme est un état de grâce dépassant la matérialité et l’existence pour réunir les pulsions de vie et d’amour. Le réalisateur a conscience du danger de son discours et de la difficulté à le mettre en forme. C’est alors que Lumière silencieuse se fond en un remake à peine déguisé d’un des plus bouleversants films de l’histoire du cinéma, d’une intelligence et d’une émotion rarement égalée, Ordet de Carl Dreyer (1955). Apposant à son film une structure similaire au chef-d’œuvre danois dans ses choix de mise en scène, par la perfection de ses cadrages, sa temporalité diffuse et ses personnages torturés, Reygadas, sans jamais copier son aîné, filme un prodige avec toute la dévotion nécessaire, dans un recueillement salutaire et lumineux. Le film, enfin, s’abstiendra de tout jugement moral sur le destin de Johan (ce prénom est lui aussi un hommage au personnage du frère fou, Johannes, dans Ordet).

Après la communauté luthérienne danoise, voici celle des mennonites mexicains en proie au fondement ésotérique de la foi et au « réveil » de la mort. Il était difficilement imaginable de ressentir à nouveau un choc comme celui d’Ordet. Reygadas réalise ce miracle.

Titre original : Stellet licht

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Durée : 136 mn


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