L’établi

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La lutte des classes expliquée à la génération Z.

Un livre marquant

Selon Woody Allen, « l’art ne change rien à la vie, hélas ». Donc l’adaptation du livre éponyme de Robert Linhart, paru dans les années 1970 aux éditions de Minuit, ne changera pas grand-chose à l’ordre du monde, ni même à la politique néolibérale de la France, mais elle aura le grand mérite d’exister. Son premier mérite est bien sûr de faire connaître cette oeuvre de grande qualité au public qui, de nos jours, l’ignore sans doute tout autant que les producteurs du film à qui Mathias Gokalp a présenté l’ouvrage avant de pouvoir l’adapter. Le deuxième mérite est que nous avons grandement besoin, et aujourd’hui plus que jamais, d’un film qui redore l’image de l’ouvrier que des années de mondialisation et de macronisme se sont employé à salir. Certes, on claironne partout que la classe ouvrière, telle que décrite dans le livre et le film, n’existe plus mais elle perdure sous une forme dégradée à travers, par exemple – ainsi que le souligne le réalisateur -, l’existence des livreurs ubérisés largement exploités et sous-payés mais qui ne savent plus se réunir et se syndiquer pour résister. 

 

 

Des acteurs remarquables

A la fin des années soixante, des militants d’extrême-gauche se firent embaucher dans les usines et dans les campagnes, afin de comprendre le travail de l’intérieur et préparer clandestinement la révolution à venir. Ceux qu’on nommait « les établis » furent deux à trois milliers à travers la France : étudiants, intellectuels, majoritairement issus des classes bourgeoises. Le livre et ce film racontent l’histoire de l’un d’entre eux. L’un d’entre eux, c’est d’ailleurs Robert, normalien de philosophie qui, au lieu d’enseigner à la toute nouvelle université de Vincennes, préfère entrer à l’usine pour y voir ses idées germer et en payer le coût. Il est interprété par le magnifique et très discret Swann Arlaud auquel les coscénaristes, Mathias Gokalp, Nadine Lamari et Marica Romano, ont eu la riche idée d’adjoindre, avec l’accord de l’auteur, une femme lucide et très engagée sous les traits de l’excellente Mélanie Thierry. Quant au directeur de l’usine Citroën qui veut récupérer les sommes engagées pour le remboursement des journées de grève de mai 1968 sur le dos des ouvriers, il est interprété par Denis Podalydès, toujours impeccable dans un rôle à contre emploi. Les autres ouvriers de la chaîne de la mythique 2CV – que le décorateur Jean-Marc Tran Tan Ba a pu reconstituer magnifiquement dans une usine désaffectée – sont interprétés par des comédiens professionnels que le casting a recrutés à la sortie du Conservatoire à Paris. Mais on y rencontre aussi bien sûr le toujours parfaitement à sa place Olivier Gourmet dans le rôle d’un prêtre ouvrier, devenu délégué syndical de la CGT.

 

Olivier Gourmet

 

Un monde à rebâtir

En effet un monde qu’on ne connaît plus hélas, mais que le film tente de ressusciter et pas seulement pour les besoins d’un tournage, espérons-le vu que notre époque manque cruellement de supplément d’âme. Le film, superbement éclairé et photographié par Christophe Orcand, revient sur ces années dures, post soixant-huitardes comme on dit, mais pleines d’une forme d’espoir grâce à la lutte. Mathias Gokalp, dont c’est le deuxième long-métrage suite à quelque huit courts et une série, analyse parfaitement cette situation et en décrypte tout le sel : « Aujourd’hui, les individus s’arrêtent à leurs différences, souvent identitaires, et ça les empêche de constituer une force politique. J’ai voulu rappeler que mai 68 a été le moment où les classes sociales se sont le plus mélangées en France. Il y a eu un dialogue extraordinaire entre ouvriers, étudiants et intellectuels, ça a fait du bien à tout le monde, tout le monde en a profité. Aujourd’hui, il n’y a plus de classe ouvrière mais il y a encore beaucoup d’ouvriers, sauf qu’ils n’ont plus conscience du monde ouvrier. »

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Durée : 117 mn


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