Les Recrues

Article écrit par

Le premier film de Bertolucci, pasolinien en diable, est une bien belle manière de découvrir l’ensemble de son oeuvre pour une première approche ou un dernier hommage.

Sur un sujet de Pasolini

En hommage à Bernardo Bertolucci disparu récemment, Camélia a eu la bonne idée de distribuer le tout premier film de ce grand réalisateur, qu’il a réalisé en 1962, à l’âge de 21 ans, devenant ainsi le plus jeune réalisateur de l’histoire du cinéma italien, sur une idée de Pier Paolo Pasolini, qui était un ami de son père. Ce film est un véritable joyau que Pasolini devait réaliser mais qu’il confia au jeune Bernardo parce qu’il devait se consacrer alors à la réalisation de Mamma Roma. Alors, Bertolucci n’avait qu’une seule idée en tête : respecter à la fois son maître, mais aussi s’en démarquer. Le film se situe dans les années 60, dans le quartier Ostiense, près de la basilique San Paolo, le long du Tibre et c’est un film d’abord d’une grande beauté plastique qui rappelle le cinéma néoréaliste italien bien sûr, sans oublier l’âme poétique de Pasolini, mais surtout Federico Fellini, notamment les plans d’ouverture et de clôture des Nuits de Cabiria. On a pu dire aussi que son film évoquait le cinéma de Kurosawa, notamment Rashomon (1950) pour sa structure narrative, mais aussi pour la beauté de certains plans, comme celui sur le Tibre à la fois d’une infinie tristesse et d’une symbolique puissante, mais aussi dans la séquence finale du bal.

 

Des références prestigieuses

Ces similitudes sont certes pardonnables surtout pour un réalisateur si jeune, mais en plus, son film annonce le reste de sa carrière, notamment dans la priorité qu’il donne aux êtres, à leur solitude mais aussi à leur chair, et Les Recrues prépare peut-être d’une certaine manière Le Conformiste, puisqu’il s’agit aussi de l’histoire d’un meurtre. Les Recrues, dont on pourrait préférer le titre original : La Commare secca, autrement dit La Camarde, est un magnifique poème sur la mort, et c’est très étonnant de la part d’un jeune homme inexpérimenté en cinéma, mais dont le père Attilio est également un grand poète et essayiste et dont le scénario a été écrit par un autre poète qui vient de s’imposer, et de la belle manière, dans le monde du cinéma, Pier Paolo Pasolini. En racontant de manière morcelée l’enquête qu’un commissaire de police (qu’on ne verra jamais) mène pour élucider l’assassinat d’une prostituée près du Tibre, au bas d’un horrible pont cher à la rêverie néoréaliste, Bernardo Bertolucci, aidé en cela par le projet de Pasolini, propose un portrait de plusieurs jeunes hommes, parmi lesquels on reconnaît les figures des ragazzi di vita qui hantent son imaginaire, des paumés, mais aussi un jeune militaire naïf et un jeune homme aux sabots bruyants tout droit débarqué de la région du Frioul, un peu comme Pasolini.

« La mort au travail »

Se démarquant de toutes ses influences, Bertolucci parvient à nous offrir un très beau film que l’on sera heureux de découvrir, ou redécouvrir, après toutes ces années. Le style est déjà puissant, original et personnel, tout en conservant ce désespoir cher aux poètes et au néoréalisme dont il est pleinement issu, en reprenant à la fin du film ce que Pier Paolo avait déjà mis en exergue dans son roman, Ragazzi di vita, un extrait d’un texte en dialecte romain de Gioachino Belli, et qu’on peut lire sur la façade de l’église Santa Maria dell’Orazione e Morte, via Giulia à Rome, plus particulièrement sur la plaque située à côté de la porte de l’édifice, où est représentée la Camarde et tout son attirail. Le titre français tente de suivre cette voie en proposant Les Recrues, pour exprimer la fatigue et le désespoir des prostituées, victimes toutes désignées de la violence de la vie et des hommes. L’oeuvre de Bertolucci, en effet, est déjà là en substance.

Titre original : La Commare secca

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 93 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..