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Le Prestige (The Prestige)

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« Avez-vous bien regardé ? » Interrogation évidente pour un mystère qui l’est moins. Plan d’ouverture sur un cimetière singulier, un rassemblement de chapeaux hauts de forme éparpillés dans un jardin de pierre. Autel démesuré où la magie des sens vient heurter notre quotidien rationnel. Et cette voix d’outre-tombe qui continue inlassablement de nous titiller […]

« Avez-vous bien regardé ? »
Interrogation évidente pour un mystère qui l’est moins. Plan d’ouverture sur un cimetière singulier, un rassemblement de chapeaux hauts de forme éparpillés dans un jardin de pierre. Autel démesuré où la magie des sens vient heurter notre quotidien rationnel. Et cette voix d’outre-tombe qui continue inlassablement de nous titiller l’esprit. Telle est la clé du film, tel est l’indice primordial de cette énigme. Voir une image, la dépouiller de toute artifice, lui redonner ses véritables lettres de noblesse, la respecter comme une passerelle entre la vie et l’imaginaire. La magie, l’illusion, les ritournelles sont les dames coquettes d’un bal ancien, celui d’un Temps où l’extraordinaire prenait forme grâce à des gestuelles exquises. L’illusionnisme à son apogée. Créer le tour de magie parfait nécessite trois étapes à franchir avec brio. D’abord, la promesse qui se traduit par une situation donnée des plus banales. Ensuite le revirement, qui tient le spectateur en haleine par une représentation extraordinaire de cette situation. Enfin, le prestige, qui apportera une forme d’apothéose dans la conscience du public.

Christophe Nolan, en bon faiseur d’images applique cette politique artistique dans un film ludique et dépouillé à la fois. Angier et Borden sont deux jeunes apprentis magiciens vivant dans l’Angleterre du XIXème siècle. L’un désire percer les secrets de l’illusionnisme, l’autre se repose sur ses lauriers en optant pour la simplicité artistique. Les circonstances meurtrières de la vie vont déboussoler les objectifs de ces deux amis les poussant à s’affronter sur un champ de bataille virtuelle où le moindre faux-semblant peut faire toute la différence.

L’image chez Nolan est synonyme de régénérescence. L’aspect spirituel omniprésent dans ses œuvres antérieures est un véritable tour de force qui pousse l’auteur à radicaliser d’une part ses propos puis à rénover moralement et physiquement cette origine des idées. Promesse symbolisée par une réappropriation d’un personnage de Comics (Batman Begins) ou d’un genre cinématographique ultra médiatisé tel que le thriller urbain dans Memento. Dans The Prestige, cinquième film à son actif, Nolan accepte d’emblée les règles du jeu en invitant le spectateur à une supercherie avouée mais qui n’aura de force que sa mise en scène. Contrat dangereux car Nolan risque à tout moment de sombrer dans un cinéma ultra codifié que le public peut très facilement ignorer (voir l’échec de Revolver de Guy Ritchie qui jouait maladroitement avec un suspense narratif outrancier).

La seconde étape, celle du revirement, est un prétexte pour Nolan de caresser son public dans le sens du poil. Rien d’anormal, tout respire l’odeur du rationnel. La peur de l’inconnu est ici multipliée par la polyvalence des pistes narratives. L’idée de morceler le film en plusieurs blocs séquentiels prouve que son auteur a prioritairement mis le doigt sur l’esprit ludique du cinéma. Nolan fait en sorte que son film soit vécu comme une expérience neuronique totale. Aucune impasse, ni de trou noir, seulement des solutions qui se trouvent dans les images (tours de magie des deux personnages) et dans les mots (journaux intimes des deux mages). Le caractère ludique de ce brillant exercice de style résulte dans la manière de Nolan d’étaler la véracité des faits, chacun des protagonistes étant la clé du film, il en résulte une forme d’interactivité qui englobe tout ce petit monde dans un jeu de devinettes exemplaire.

Spectateurs et personnages de fiction sont accolés à un mur de jouissance, prisonniers de leurs soifs de puissance. Un « Who’s Who » insoutenable qui déchiffre progressivement l’énigme du film.

L’ultime étape place Christophe Nolan dans une position confortable, résultat de son mécanisme et de son indéniable réflexion sur « l’image-pensée », sur ses manipulations excessives, sur la simplicité finale d’un tour de passe-passe qui ne faisait qu’alimenter l’appétit gargantuesque d’une jalousie sans limite. The Prestige prend subtilement des allures de virtuosité picturale dénigrant la redondance habituelle des suspenses formatés. Nolan nous dévoile toute la ruse de cette machination diabolique dans les quelques dernières images, en l’embellissant d’un lyrisme proche du conte ancien, adoucissant nos sens enivrés par tant d’adrénaline récupérée durant le film. Il faut donc patienter en observant méticuleusement les plans que nous propose ce grand illusionniste qu’est Nolan car tout se trouve dans les images, définition exacte du cinéma !

Titre original : The Prestige

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Durée : 108 mn


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