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Le Fond de l’air est rouge

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Dans le cadre de la rétrospective Planète Marker à Beaubourg, ressortie de l’important et prestigieux documentaire de Chris Marker sur l’histoire de la gauche dans la décennie 67-77.

Au commencement était Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein (1925) dont quelques plans ouvrent Le fond de l’air est rouge. Ce sont pratiquement les seuls emprunts à la fiction que fait Marker dans le montage de son film, mais quel plus beau symbole pour ouvrir son travail sur dix années de l’histoire de la gauche dans le monde, que ces images du Potemkine ? Car la révolte des marins russes en 1905 immortalisée par le cinéma fût bien réelle et inaugure d’une certaine manière un XXe siècle de révoltes et de révolutions contre l’ordre établi et leur corollaire la répression du pouvoir, les deux se mêlant inextricablement et dramatiquement souvent, avec en point d’orgue la décennie 1967-1977, période que nous relate le grand documentariste.

Marker commence le montage de son documentaire en 1973 après le coup d’Etat de Pinochet. Le film ne sortira qu’en novembre 1977. Le réalisateur utilise des documents et des rushes issus de deux collectifs (S.L.O.N., « éléphant » en russe et le groupe Medvedkine) dont il est le fondateur au cours de ses dix années de militantisme qui précédent la sortie du film. Le fond de l’air est rouge est donc d’abord un exceptionnel travail de montage. Antoine de Baecque dans un article consacré au film parle de ce travail comme d’un « ‘ montage feuilleté ‘  : avers et revers d’une même réalité, qui restitue de la profondeur aux événements, loin du sens univoque que prend toute réalité lorsqu ‘elle est présentée par exemple par l’information-spectacle télévisuelle. » Ainsi le montage selon les propres termes de Marker restitue à l’histoire sa polyphonie. Aux voix-off de François Périer, Jorge Semprun, Simone Signoret, répondent les voix d’entretiens filmés de tel ou tel acteur célèbre ou anonyme de la décennie.

 

Le film (160 mn) tient le rythme d’un bout à l’autre, le montage de Marker ne laisse aucun répit. Lourdes de sens et la plupart du temps inédiites, chaque séquence, est inattendue- même pour un spécialiste d’histoire contemporaine – et les images des tableaux sur fonds monochrome noirs, jaunes, aciers, sépia, rouges, sont souvent d’une beauté stupéfiante. Certaines scènes nous sidèrent. Comme celle de ce pilote de bombardier U.S au Vietnâm qui largue des bombes au napalm puis mitraille les rescapés – tout cela dit avec le sourire et force commentaires sur le dispositif. Le personnage de Robert Duvall dans Apocalypse Now, mais en vrai ! Des extraits de discours de Fidel Castro aussi ou le verbe jésuitique et cynique du Lider Maximo est à son comble. Et plus loin, une séquence avec de jeunes néo-nazis, brassards à croix gammée, débitant leur programme en toute sérénité à Washington D.C. …

 
Les images de Marker nous racontent avant tout une histoire ; une histoire dont il est partie prenante, c’est un aussi un militant, une condition qu’il dépasse pour faire œuvre d’historien. La grande force du film, sa supériorité par rapport à beaucoup de films d’archives, vient de la puissance, de la rareté des images, de leur pouvoir d’évocation, dans cette décennie cruciale pour une gauche polymorphe.  Au long du film, il tente de raconter et du même coup d’expliquer l’aventure difficile, confuse de cette gauche traversée alors de contradictions et d’antagonismes souvent fratricides. Et il nous guide, nous montre que cette complexité a reposé principalement sur l’opposition entre le gauchisme (constitués de nombreux mouvements et groupuscules) d’une part et les partis communistes « staliniens » d’autre part. Entre « le focisme » théorisé par le Che et les stratégies attentistes des P.C. d’Amérique Latine – par exemple. Une séquence résume à elle seule la complexité de la situation : la caméra en plongée filme le boulevard St Michel, avec d’un côté le service d’ordre de la C.G.T. et de l’autre un cordon de C.R.S., la voix-off affirmant que l’espace entre les deux va être accaparé par les étudiants (lire : la nouvelle gauche).

 

 

Le chef-d’oeuvre de Marker constitue un peu de la mémoire de ces années-là , une  chronique « lyrique et mélancolique d’un échec qui pése sur le monde contemporain » comme l’écrit Annick Peigné-Guily, Présidente de Documentaire sur grand écran. Sur une banderole de Mai était inscrit : « Les ouvriers prendront des mains fragiles des étudiants le drapeau de la lutte. » De cette phrase émane de la tendresse, mais aussi une certaine résignation. Elle résume à elle seule l’impréparation, l’inorganisation, en somme la fragilité de cette "deuxième gauche", qui attendait un relais, qui espérait souvent trouver le moyen de continuer le combat. En plus d’être en quelque sorte un mémorialiste Chris Marker est un passeur. Il lègue son film aux nouvelles générations et singulièrement à celle qu’il filme, cette nouvelle gauche, cette jeunesse de 68 qui s’est fracassée contre les lances du pouvoir, à Paris, à Berkeley. Cette jeunesse idéaliste, éprise de liberté et dont le rêve dans la décennie qui va suivre pour beaucoup va se briser. La deuxième partie du film (Les Mains coupées), débute sur l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 68 par les chars soviétiques. Sur la fracture définitive entre les deux gauches ? En 1981, François Mitterrand, en s’alliant aux communistes, fait enfin gagner la gauche, faisant triompher la stratégie de l’Union de la Gauche prônée (dans le film) par un Georges Marchais hilare. Les feux de 68 sont bien éteints, les désillusions encore à venir et comme l’écrit Antoine de Baecque : « c’est comme si la morale de cette fable pouvait s’énoncer ainsi : la gauche parvient enfin au pouvoir quand le fond de l’air n’est plus rouge. »

Titre original : Le Fond de l'air est rouge

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Durée : 180 mn


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