La Raison du plus faible

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Jean Renoir le clamait haut et fort : chacun a ses raisons dans ce nouveau monde. Petite phrase lourde de sens que l´on retrouvait dans les derniers plans de La Règle du jeu, grand film choral qui avait le mérite de restituer en deux plans trois mouvements de caméra tout un microcosme où le > […]

Jean Renoir le clamait haut et fort : chacun a ses raisons dans ce nouveau monde. Petite phrase lourde de sens que l´on retrouvait dans les derniers plans de La Règle du jeu, grand film choral qui avait le mérite de restituer en deux plans trois mouvements de caméra tout un microcosme où le << drame gai >> des situations venait renforcer la noirceur des propos renoiriens. Etrangement, le dernier film de Lucas Belvaux, La Raison du plus faible, polar romantique filmé en 2006, présente quelques similitudes avec La Règle du jeu, réalisé en 1939. Hormis un sens du rythme effréné, Belvaux, tout comme Renoir, filme des << gens sans visages >> essayant tant bien que mal de se payer du bon temps dans une société en pleine décrépitude. Régression des politiques qui tournent le dos à une population soucieuse de goûter aux quelques parts d´un gâteau pourri d´avance. L´oeuvre de Belvaux est en cela teintée d´une émotion quasi réelle tant la véracité de sa mise en scène ne peut que nous rappeler à l´ordre : notre société ne tourne pas rond !

Après sa trilogie exemplaire et captivante sur le rapport humain (Un couple épatant, Cavale, Après la vie), le comédien / cinéaste Lucas Belvaux convoque cette fois-ci un genre typiquement hollywoodien, le polar social, et filme frontalement une société qui lui est familière et dont il a toujours pris le temps de dessiner correctement les contours : celui des petites-gens. Dans un monde semi violent où l´injustice règne en maître, quelques prénoms se dispersent dans la nature, en toute discrétion et sans créer le moindre problème. Des visages faussement souriants, des regards véritablement perdus, une mécanique des sentiments plus ou moins avouée, tels sont les critères de ces personnages que nous sommes en droit de comprendre tant leur vie nous ressemble un peu, voire complètement. Un simple détail, un simple geste peut dynamiter tout ce circuit, tel un point d´exclamation mortel qui clôturera une phrase aussi longue que les années de galères de ces pauvres chômeurs diplômés, de ces ouvriers licenciés pour cause de délocalisation merdique et des ces anciens repris de justice, incapables de flirter avec le pardon des autres.

La Raison du plus faible est une oeuvre réalisée dans l´urgence, Belvaux ne lésinant pas sur une mise en scène fiévreuse qui traduit toute la chienlit et tout le ras-le-bol de ses personnages par des saynètes froides et efficaces. Fantaisie d´une mise en propos qui finalement donne du fil à retordre au cinéaste, ne sachant pas trop sur quel pied danser. Alternant une comédie des sentiments indéniable avec des situations complexes et meurtrières, Belvaux rompt régulièrement son timing, malmenant tout son petit monde, au risque d´en laisser quelques-uns sur la route du Nord. On ne peut lui reprocher un trop plein de sincérité ni une envie religieuse de dénoncer l´accalmie ambiguë des puissants, mais Belvaux n´arrive pas à déjouer les pièges faciles du romantisme noir. La peur du vide, le cinéaste la connaît sur le bout des doigts, quitte à y sauter le premier. Acte courageux mais trop solitaire.

Les siècles s´écoulent, les légendes de la littérature sont remplacées par d´autres, moins grandioses mais plus proches de nous. Il y a du Jean Valjean dans la force tranquille de Belvaux, quelques sentiments de Cosette dans la grâce brisée de Natacha Régnier, des misérables qui le sont devenus à force de recevoir des coups sociaux.

Titre original : La Raison du plus faible

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Durée : 116 mn


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