La nuit

Article écrit par

Désintégration d’un couple

Métropole ultra- moderne, Milan apparaît comme une cage de verre et de ciment et une ville fantôme dans le même temps. Depuis les reflets irisés de l’immeuble Pirelli jusqu’au béton morne des faubourgs milanais. Dans cet univers déshumanisé, un couple défait traîne sa désespérance et son ennui existentiels : Giovanni (Marcello Mastroianni) & Lidia (Jeanne Moreau).

Chronique d’une impasse maritale et créative

L’opacité de la nuit n’est que le corollaire de l’inertie de la journée et le couple somnambulique dérive dans la ville. Tout le poids du ressentiment coagule à la surface de leur relation. L’architecture de Milan est terrassante dans son engloutissement. Antonioni fait la chronique amère d’une impasse à la fois maritale et créative. En panne d’inspiration, Giovanni, le romancier en vogue, se livre au jeu artificiel des mondanités à la faveur des dédicaces de son nouvel opus. On comprend à demi-mot pourquoi ni Mastroianni, ni Jeanne Moreau n’ont pu cerner leurs personnages lacunaires.

Giovanni est blasé. Il est incapable d’éprouver une quelconque empathie pour l’agonie de son ami littérateur en phase terminale de son cancer aussi bien que pour le comportement nymphomaniaque d’une patiente névrotique dans le même hôpital. Livrée à elle-même, Lidia musarde sans buts, fait la rencontre de punks en mal d’échauffourées, assiste à
un lancer de fusées phalliques et s’expose aux avances insistantes au gré de sa déambulation hasardeuse au cours de son périple urbain.

 

 

Les indifférents

La nuit bat son plein et la paire endolorie est spectatrice impavide de la chorégraphie masturbatoire d’un couple de danseurs africains qui évoluent de manière onduleuse et serpentine au son électrisant d’un saxophone dans un night-club.

Les industriels aisés aiment s’attirer la faveur des intellectuels. L’un deux organise une garden-party dans sa riche villa et y invite le couple désuni. Satisfait, l’industriel considère ses usines comme ses propres œuvres d’art. Un chat dévisage un buste romain dans le jardin, attendant qu’il se réveille d’un sommeil multiséculaire. La party, de compassée, se décoince à la faveur d’une onde passagère et tout ce beau monde se jette tout habillé dans l’eau de la piscine. Blake Edwards s’en souviendra en 1968 quand il filmera ce monde artificiel de la production cinématographique dans une apothéose déjantée.

 

 

“Le filtre le plus subtil de la réalité”

Qu’il dépeigne une femme exaltée (Monica Vitti) ou une femme refoulée (Jeanne Moreau), Antonioni voit en elles “le filtre le plus subtil de la réalité” face aux personnages masculins en crise. Il filme l’errance diurne et la veille nocturne qui tirent indéfiniment en longueur. Giovanni et Lidia ne veulent pas s’avouer qu’ils ne s’aiment plus. En point d’orgue d’une fête tristement désenchantée, le couple, happé par l’aube et brusquement tiré de sa torpeur et comme désaoulé,
consomme sa rupture. Du moins la fin ouverte le laisse-t-elle supposer…

Titre original : La notte

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Pays :


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..