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La Nuit Gérard Blain

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Le cinéma Méliès à Montreuil revient à l’occasion de la projection de quatre films, Les Amis (1971), Le Pélican (1973), Un Enfant dans la foule (1975), Un Second souffle (1977), Le Rebelle (1980) sur le cinéma de Gérard Blain.

S’il s’est parfois retrouvé à l’écart, c’est surtout que Gérard Blain est un être à part. Il rencontre la gloire dès ses débuts d’acteur dans le cinéma, commençant par de la figuration puis des petits rôles jusqu’à sa rencontre fortuite avec Julien Duvivier qui lui donne un rôle plus conséquent dans Voici le temps des assassins en 1955. François Truffaut, alors critique aux Cahiers du cinéma, fait son éloge et l’introduit dans la bande de ceux qui s’apprêtent à prendre caméra en main et lancer la déferlante de la Nouvelle Vague, Godard, Rohmer, Chabrol, Valcroze. C’est la consécration et ses rôles dans Le Beau Serge et Les Cousins de Claude Chabrol lui valent d’être comparé à James Dean, rien de moins. Lorsqu’il passe à la réalisation, ses métrages sont sélectionnés au Festival de Cannes et son cinéma est rapproché de celui de Robert Bresson.

Mais Gérard Blain est un irréductible. Il est cet « enfant dans la foule », qui n’a pas reçu l’amour de ses parents et qui, livré à lui-même, s’est retrouvé à pousser les portes du Septième art un peu par hasard. Celui qui tourna le dos à un mur pour ne cesser de se heurter à d’autres murs. En quête de famille, il ne s’intègre à aucun groupe, ni celui des Cahiers du cinéma et de la Nouvelle Vague (il finit par se brouiller avec tout le monde), ni la gauche et ses velléités révolutionnaires (« des boniments » que tout cela, il participe parfois mais, déçu, son engagement reste au fond solitaire, plus humain que politique. Trop pur ou trop radical, trop exigent, luttant contre un désespoir qu’il s’interdit de laisser advenir. Il est cette jeunesse réfractaire au malheur jetée dans la rue, qui parcourt le monde des hommes sans jamais parvenir à y trouver sa place et qui pousse alors un grand cri silencieux, le regard d’un être à bout de force et toujours en train d’en rassembler de nouvelles. Le cinéma sera alors cette voie dans laquelle il insufflera toute son énergie, à la fois salut et déception. Et c’est surtout en fondant sa propre famille que Gérard Blain accède à la plénitude et au bonheur, il n’aura de cesse de manifester son amour à l’égard de ses trois fils.

S’il rencontre un franc succès pour son interprétation dans Le Beau Serge, c’est sans doute qu’il est lui-même ce personnage sombre et lumineux à la fois, empli d’une révolte intérieure contenue, un orage zébré d’éclairs qui peut éclater à tout moment, un caractère fier et entier qui peine à s’exprimer dans une réalité faite de compromis. Son tempérament tranché et critique l’éloigne peu à peu du cinéma français, malgré la reconnaissance. Et c’est alors l’Italie qui accueille son talent. Le Bossu de Rome de Carlo Lizzani fait de lui une star, il rencontre Visconti et Pasolini, tourne avec Bolognini, Camerini, Gianetti. Howard Hawks lui offre un rôle dans Hatari !. De l’appel d’Hollywood Gérard Blain ne retiendra que les sirènes. Il revient fort de son expérience avec un grand maître, mais dégoûté par la luxure outre-atlantique. Il poursuit en Europe une carrière d’acteur somme toute décevante.

L’acteur Gérard Blain est ombrageux. Ses amitiés avec des cinéastes de renom sont vives et finissent en brasiers ou partent en fumée. Ne perdurera que celle avec Robert Bresson. C’est que, de son propre aveu, il visualise trop ses rôles et a des idées de mise en scène (il écrit d’ailleurs une scène pour Howard Hawks dans Hatari !), prenant la place des réalisateurs pour lesquels il est interprète. En 1971, il passe à la réalisation avec son premier long-métrage Les Amis et prend dès lors pleinement la parole.

Sa conception du cinéma est très réfléchie, très précise. Ses idées sont personnelles et touchent à l’universel chez l’homme, car il n’a pas seulement des idées, il a une idée du cinéma. Il fuit l’artifice et tourne avec des acteurs amateurs, pour leur sincérité, leur simplicité, leur authenticité. Il leur demande un jeu intériorisé, dépouillé de tout mouvement ou effet superflu. Les dialogues sont réduits à l’essentiel. Il filme de face, la frontalité des plans lui permettant de saisir les visages dans la plus pure vérité de l’expression de leur regard. Il n’utilise qu’un objectif 50 mm, pour ne pas se perdre dans le flou des variations de profondeur de champ. Son image est entièrement nette, tout comme ses cadres composés avec rigueur, ainsi que le découpage et l’enchaînement des scènes prévus avec une certaine évidence dès le départ. Il monte la bande son à part, sélectionnant les sons et très rares musiques pour ne retenir que ceux qui ont un sens et laisser la place au silence. Il maintient une certaine distance avec l’émotion, une pudeur qui en réalité donne plus de force à cette émotion.

On pourrait parler d’élévation, de sublimation. En réalité, le cinéaste restitue l’émotion comme telle, sans emphase. Il y a parfois des pleurs dans ses films, ils sont toujours très naturels. Le style est sobre, épuré, au risque de basculer dans une sorte de stylisation. Et pourtant, non. Gérard Blain évite le pathos et atteint le tragique. Mais ce qu’il nous donne à voir, c’est l’humain, toujours l’humain. Le drame humain, le tragique drame humain, filmé dans son. Ses films ne se réclament pas du réalisme et pourtant sont criants de réalité. Ils sont justes et vrais. Nous sommes tout de suite transposés dans cette réalité qu’ils expriment.

Si Robert Bresson développe une mystique du cinéma, Gérard Blain construit plan après plan une éthique du cinéma. Une exigence où le fond et la forme sont en parfaite adéquation. Une exigence de et pour l’homme maintes fois déçue et toujours debout, vive et droite, dressée, à jamais intègre. Percutante et limpide. Pleine de tendresse encore pour une vie qui n’épargne pas.

Le malentendu et l’accusation de racisme qui frappa son sixième long-métrage Pierre et Djemila est fort regrettable. Pierre et Djemila est un plaidoyer pour la tolérance, sous la forme pure d’un tragique Roméo et Juliette toujours en vigueur. C’est l’histoire de deux enfants qui succombent à leur amour impossible, elle de famille algérienne et lui de souche française, dans une France des années 80 faite de différences qui ne parviennent pas à cohabiter. Gérard Blain est ce Pierre, enfant pris dans la tourmente des adultes, sans aucun parti pris, simple homme qui aime une femme. Durement atteint, plus que jamais incompris, Gérard Blain peine ensuite à trouver des financements à ses films et achève sa carrière par deux longs-métrages, l’un aux accents céliniens, Jusqu’au bout de la nuit, et l’autre comme un constat âpre et amer, Ainsi soit-il, avant de s’éteindre en l’année 2000.

La Nuit Gérard Blain organisée ce samedi 8 mars au cinéma le Méliès de Montreuil propose quatre longs-métrages du cinéaste, choisis parmi les premiers sur les huit qu’il a réalisés pour le grand écran. Les Amis évoque la rencontre d’un adolescent d’origine modeste avec un industriel qui l’initie à la culture et l’invite à Deauville. Le Pélican : l’amour désespéré d’un père pour son fils perdu à la suite d’un divorce. Un Enfant dans la foule : les errances et les rencontres plus ou moins heureuses d’un jeune garçon pendant la guerre. Le Rebelle : la césure radicale entre un jeune homme et la société marchande policée, son amour unique pour sa sœur.

Les métrages commencent par le cri d’une naissance, les pleurs d’un enfant, une liasse de billets (ce qui est perdu, la tension du film sera toute entière dans un ultime effort de reconquête) et finissent par un regard : « Il ne faut pas pleurer, il faut se battre ! » dit Pierre à sa sœur dans Le Rebelle. Entre le bien et le mal, le personnage et la société, l’absence de justice et l’espoir de liberté, il n’y a de place que pour l’amour ou la mort. Le noir et la lumière, la nuit et le jour, l’ombre et le soleil alternent. « Ils ont tout arrangé entre eux, je ne peux plus rien faire. » dit Djemila à Pierre. La quête de soi dans un monde régi par les autres prend la forme d’une tragédie antique.

Mais la force supérieure qui écrase la volonté de l’homme n’est pas celle du fatum, c’est la société, concrètement, qui brise les personnages et rompt les liens familiaux et amicaux. Et c’est en robe blanche que Djemila s’avance vers sa mort sur l’autel des hommes auquel elle a été sacrifiée. Pris entre l’absence du père ou du fils, toujours tourné vers mère et sœur proches ou lointaines, Gérard Blain est ce fils éternel, l’état d’amour et d’innocence de l’enfant exposé à la corruption et la faiblesse des adultes.

De ses films magnifiques et rares, on retiendra le regard, le sien et celui de sa caméra. Un regard droit et sensible, entier sans ostentation, humain sans réserve. Depuis 2004, l’intégrale de ses réalisations pour le grand écran est enfin disponible en Dvd. Pour lui qui a affirmé « Depuis que je suis né, avec la société, je suis en état de légitime défense. », notre attention à son œuvre serait cette juste reconnaissance qu’il mérite depuis si longtemps.


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