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La Maison du diable (The Haunting – Robert Wise, 1963)

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Promenons-nous dans le manoir, tant que le fantôme n´y est pas…

Entre West Side Story (1961) et La Mélodie du bonheur (1965), Robert Wise retourne à ses premières amours : le film d’épouvante. En effet, en 1943, celui qui passe pour être l’un des meilleurs monteurs de Hollywood (Orson Welles fait appel à lui pour Citizen Kane en 1940, qui lui vaut une première nomination aux oscars, puis pour La Splendeur des Amberson en 1942), co-réalise presque par hasard La Malédiction des hommes-chats avec Gunther Von Fritsch, que la RKO vend comme une suite au très beau La Féline de Jacques Tourneur (1942). Vingt ans après, Wise met en boîte ce qui s’avèrera être le classique du genre : La Maison du diable. Sans pour autant être d’une absolue nouveauté (il s’inscrit dans une longue histoire du film d’épouvante), La Maison du diable est le film qui cristallise tous les éléments du genre dans leur forme la plus parfaite et en fait un canevas de base pour la grande majorité des films d’épouvante depuis Amityville : La Maison du diable (S. Rosenberg, 1979), en passant par Shining (S. Kubrick, 1980) jusqu’au Projet Blair Witch (D. Myrick et E. Sánchez, 1999).
 
Adapté du roman de Shirley Jackson, The Haunting of Hill House (1959), La Maison du diable reprend les codes d’un genre à l’origine littéraire qui naît à la fin du XVIIIe siècle (Le Château d’Otrante, H. Walpole, 1764) et qui connaît son heure de gloire au XIXe siècle avec les écrits de Mary Shelley (Frankenstein, 1818), Robert Louis Stevenson (L’Etrange Cas du Dr Jekyll et Mr Hyde, 1886), Jules Verne (Le Château des Carpathes, 1892) ou Conan Doyle (Le Chien des Baskerville, 1901-02). Que ce soit au cinéma ou en littérature, la popularité du genre ne s’est jamais démentie. Issu de la mouvance romantique, le gothique d’épouvante en rejoue donc les caractéristiques : paysage sauvage, personnages typés, décors investis d’un passé trouble prêt à resurgir et envahir le présent…

La Maison du diable s’ouvre sur un long prologue qui présente non pas les personnages, mais l’histoire d’un lieu : Hill House. Les premières minutes montrent le château en contre-plongée de nuit semblant inhabité jusqu’à ce qu’une lumière s’allume derrière l’une des fenêtres. Une voix off vient nous conter l’histoire de cette maison du malheur qu’elle décrit comme « un pays inconnu en attente d’être exploré » : la maison comme une scène qui attend les personnages pour la représentation. La séance du jour se tient donc avec le docteur John Markway (Richard Johnson) spécialiste ès phénomènes paranormaux. Ayant trouvé un terrain d’expériences au manoir anglais de Hill House, réputé pour le destin tragique des femmes qui l’ont habité, il réunit autour de lui une équipe prête à s’enfermer quelques jours dans le château : Luke Sannerson (Russ Tamblyn), le cynique jeune héritier des lieux, Théodora (Claire Bloom), belle et mystérieuse jeune médium et Eleanor (Julie Harris), brave et crédule jeune femme prête à tout pour obliger. Le plateau posé et les joueurs prêts, la partie peut enfin commencer.
 

Dès les premiers plans, le film se place dans la lignée d’un des premiers films d’épouvante et grand chef-d’œuvre du genre: Nosferatu, une symphonie de la terreur (Murnau, 1922). Plan sur le château, lieu de malheur et arrivée des personnages en fiacre rappellent l’arrivée au château du Comte Orlock précédée de l’intertitre célèbre : « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Ici, c’est la voix off qui met en garde le spectateur sur la destinée maléfique du lieu. Le film fonctionne d’ailleurs en huit clos. Passées les premières séquences évoquant l’histoire du lieu et la recherche d’un terrain d’expérimentation par Markway, on ne quittera plus Hill House. Les scènes sont essentiellement en intérieur. On ne sort véritablement de la bâtisse que dans l’épouvantable final. Ainsi, chaque séquence du film vise l’exploration du manoir : l’entrée, les chambres, le salon et la salle à manger, puis la bibliothèque et la nursery. Chaque pièce étant à chaque fois investie de phénomènes bizarres et terrifiants.
 
Le prologue insiste longuement sur la personnalité fragile d’Eleanor. Longtemps retenue au chevée de sa mère malade, elle n’a plus d’attache et dort dans le salon de son frère. Suite à une dispute, elle s’enfuit de chez lui et rejoint Hill House à la demande de Markway. Le temps du trajet en voiture jusqu’au manoir permet à Wise de nous plonger dans l’esprit torturé d’Eleanor. Au volant, nous pouvons l’entendre penser. On pense évidemment aux scènes similaires du Psychose d’Hitchcock sorti trois ans auparavant (1960). Par ce départ, Eleanor est persuadée de se révéler en tant que personne, de prendre pour la première fois sa vie en main. De surprendre les autres tout autant qu’elle-même ("I’m a new person."). Elle se dirige vers l’inconnu. A tout niveau. Elle n’est jamais allée à Hill House auparavant, n’a jamais rencontré le Dr Markway et ne sait pas qui d’autre sera présent. Tout comme nous. Il y a très tôt dans le film une identification qui se fait entre le spectateur et Eleanor. Le spectateur en sait un petit peu plus long, mais est tout à fait prêt à voir les différents les éléments avec les yeux d’Eleanor, de même que la délicate Eleanor est toute prête à être touchée par des événements, paranormaux ou pas. Nous nous retrouvons pendant de longues minutes seuls avec ce personnage. Elle arrive la première à Hill House. Les recommandations qui lui sont faites par le gardien et son épouse (décalque de la Mrs Denvers du Rebecca d’Hitchcock, 1940) nous sont aussi adressées. L’arrivée impromptue de Theo est un véritable soulagement.
 

 
Eleanor est la première à ressentir quelque chose dans la maison. Une présence, difficile à caractériser, mais indéniablement elle ne se sent plus seule. Très vite, dès la nuit venue, les manifestations l’assaillent à nouveau. La représentation du surnaturel est l’un des tours de force de La Maison du diable. On peut même parler d’absence de présentation tant les phénomènes paranormaux prennent moins une forme visuelle que celle d’un effet psychologique sur les personnages. Dans Hill House, il n’y a pas grand-chose à voir. Le mal ne se voit pas ou si peu. Il s’entend par des coups puissants et graves qui retentissent dans le manoir de plus en plus fort, par un pas lourd indiquant son déplacement et par des bruits de pleurs. Le Mal se ressent physiquement aussi. L’une des pièces de la maison est inexplicablement froide, Théo a froid lorsque le Mal est proche… Il prend la forme d’un courant d’air avec des portes qui claquent ou se déforment. Robert Wise se place davantage dans la suggestion que dans la présentation violente et brutale. C’est dans cette idée que se joue la différence entre le film d’épouvante et le film d’horreur. Le film d’épouvante vise à faire ressentir la peur par les moyens de la mise en scène. Le son, mais aussi la musique angoissante (qui était jouée aux acteurs durant le tournage) participe de cela. Souvent, Wise alterne gros plans sur les visages effrayés et éléments du mobilier (portes notamment). Automatiquement, le spectateur transfère l’effroi joué par les personnages sur la maison. Chaque occurrence d’un événement paranormal est d’ailleurs suivie d’un plan sur l’extérieur du manoir. Autant d’éléments simples, mais efficaces pour faire de la maison à la fois le lieu du Mal, mais aussi sa cause et son déclencheur.
Plus que le lieu du Mal, Hill House apparaît comme un organisme vivant quasi doué de raison. Très vite, on sent les forces obscures se déchaîner autour d’Eleanor. Peu à peu, elle l’attire dans ses filets et la fait sombrer dans la folie. Ressurgissent dans le film tous les thèmes et toutes les scènes traditionnelles des drames romantiques, voire du théâtre shakespearien : la jeune femme au bord du suicide, l’amour non partagé, la jeune fille à la danse névrotique, la folie peut-être… Le film dispose autant d’éléments permettant d’identifier les événements à des phénomènes paranormaux qu’à une projection mentale de l’esprit d’Eleanor, le début du film ayant suffisamment insisté sur son instabilité. On la voit peu à peu perdre pied. Ses pensées, traduites en voix off, insistent de plus en plus sur l’idée que la maison l’appelle et qu’elle ne peut s’y dérober : "It’s waiting for me… Evil". Les actes d’Eleonor la mettent de plus en plus en danger. Après avoir failli tomber par-dessus le balcon, elle gravit l’escalier de la bibliothèque qui menace de s’effondrer. Le Mal est-il en elle (rappelons que la première chose qui l’a effrayée dans le manoir est l’apparition de son propre reflet) ou est-il dans Hill House ? Pour poursuivre la référence à Hitchcock, de plus en plus le long du film, Eleanor nous apparaît comme Norman Bates, le tueur névrotique de Psychose. Comme lui, nous l’entendons penser et ses pensées ne sont guère rassurantes. De l’héroïne en fuite, Eleanor est passée au statut de folle potentiellement meurtrière. Elle évoque régulièrement son sentiment de culpabilité vis-à-vis de la mort de sa mère. Theo, puis Markway tentent de la dissuader de ces idées malsaines. Mais si… Nous ne savons pas. Nous ne saurons pas. Et de toute façon, même si Eleanor est folle, les faits sont là, et tous les personnages les ressentent. Alors, est-ce la maison qui est diabolique ou bien son habitante ? Wise se garde bien de donner une réponse précise. A chacun d’y voir ce qu’il souhaite.


 
Car au final, malgré un dénouement tragique, le film peut s’apparenter à un jeu. La maison comme un plateau de jeu et les personnages comme des pions qui se déplacent de pièce en pièce (le hall, la chambre, la bibliothèque…). La Maison du Diable comme un Cluedo grandeur nature. D’ailleurs dans les éditions originales du jeu (1949), l’action se déroule dans un manoir anglais. Notre équipe de joyeux explorateurs doivent percer le mystère de la maison. Mais ils sont aussi venus à Hill House pour se faire peur, pour jouer à se faire peur. Le Dr Markway apparaît comme un grand gamin que sa femme, désespérée par son immaturité, vient récupérer à la fin. Theodora est un personnage bien trouble : à la fois médium terrorisée par les événements, et femme élégante et froide qui n’hésite pas jouer avec les sentiments des autres. Sans parler de Luke pour qui tout cela apparaît comme des balivernes. Mais la dimension ludique du film s’applique aussi au spectateur. Le spectateur vient chercher dans La Maison du diable, et plus généralement dans le cinéma d’épouvante, un réservoir de peur. On a peur devant certaines scènes, on est angoissé, crispé sur son siège et pourtant on est sauf bien confortablement installé, au chaud. Alors n’hésitons plus, lançons-nous dans la partie avec Robert Wise.


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