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La Femme sans tête

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Après La Cienaga et La nina santa, Lucrecia Martel plante à nouveau sa caméra dans le nord-est argentin, et dissèque les bouleversements intérieurs dans un film confirmant une oeuvre hantée par le spectre de la dictature sud-américaine.

D’emblée, il y a dans La Femme sans tête un inconfort propre à l’univers de Lucrecia Martel. Un côté cauchemardesque et vaporeux à la fois, quelque chose qui cloche, mais toujours en sourdine, comme chez Veronica (Maria Onetto) qui, au volant de sa voiture, heurte quelque chose, ou quelqu’un, sur la route, et s’en trouve sensiblement chamboulée. Quelques jours plus tard, confiant aux membres de sa famille sa peur d’avoir tué quelqu’un, elle retourne sur les lieux de l’accident, mais n’y trouve rien d’autre qu’un cadavre de chien. Lorsqu’est retrouvé le corps d’un petit garçon, les angoisses resurgissent pourtant. Est-elle coupable d’un crime ? A-t-elle renversé cet enfant ? Des questions qui troublent Veronica mais que ne posent pas le film, qui préfère à la certitude du geste une certaine irrationalité.

Que Veronica soit criminelle ou pas, c’est son désarroi profond qui, plus sûrement que n’importe quelle décision de tribunal, la condamne. Elle devient cette « femme sans tête » qui, choquée, prend ses douches toute habillée, se tapit derrière un sourire de façade et traverse la vie comme dans une bulle. La réalisatrice filme en premier lieu un processus de distorsion mentale (Veronica glisse lentement mais inexorablement vers un état second) qu’elle rend intelligemment à l’écran par d’efficaces (et beaux) effets de mise en scène. Plans décadrés, personnages hors champs, brouhaha sonore, larges Scope vertigineux en intérieurs ou au travers de vitres et de glaces… Tout devient flou, comme regardé à travers de la ouate, et traduit à merveille la perte de repères et la plongée en eaux troubles de Veronica. Une chambre d’hôtel vacante qu’elle était pourtant sûre d’avoir occupée, et elle ne sait plus très bien si ce qui se déroule sous ses yeux est authentique ou le produit de son imagination.

Nous non plus, d’ailleurs, et c’est la petite faiblesse du film, qui prend parfois des chemins tortueux, presque lynchiens, pour nous emmener là où il meurt finalement d’envie d’aller : la dénonciation de tout un régime au travers d’une histoire en apparence anodine. Ce qui intéresse surtout Lucrecia Martel, avant que de dresser un portrait de femme au bord de l’incertitude, c’est le phénomène de dissimulation au sein de la cellule familiale, aisée de préférence. Cacher ce qui, en dernier ressort, pourrait bien se révéler un crime, voilà le dessein que nourrissent surtout les proches de Veronica, pantins embourgeoisés sacrifiant la vérité sur l’autel de la tranquillité de l’esprit, opérant au passage une condamnation à vie pour Veronica qui devra composer avec une culpabilité éternelle. Son acte meurtrier pourrait bien n’être qu’un rêve ; elle n’en saura rien. S’établit alors un parallèle direct avec la dictature qui aura marqué l’Argentine à la fin des années 1970. Le crime de Veronica s’apparente à celui des Argentins d’alors : avoir fermé les yeux sur un régime totalitaire et laissé agir des despotes en toute impunité. C’est ce que dit, tout du long, La Femme sans tête : le vrai délit, finalement, est de faire comme si rien ne s’était passé. Et si Veronica n’a plus toute sa tête, Lucrecia Martel, plus politique que jamais, en a décidément une bien faite, de tête.

Titre original : La Mujer Sin Cabeza

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Durée : 87 mn


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