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La courbe Dubosc et le corps des hommes

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Au-delà des réprimandes sociologiques, Disco est surtout le territoire d’une affirmation assumée de l’esprit Dubosc. Et par là même, d’une nouvelle cinégénie de l’humour « masculin » français…

Agaçant pour certains, attachant pour d’autres, Franck Dubosc, quel que soit le degré d’adhésion à un humour reposant sur l’irrémédiable ridicule du séducteur, a ceci de rare de faire de son corps le matériau principal du rire provoqué. Si le rire est recherché, il ne résultera que du rapport direct à l’image de Dubosc, du degré de tolérance de chacun face à la propension désarmante du comique à « prendre sur lui ». Contrairement à ce qui fut tant répété ces derniers jours, ce n’est pas tellement le petit peuple que moque Disco, pas tellement l’hypothétique beauferie naturelle de la France «d’en bas », qui nourrissent la recherche comique d’Ontoniente (tout du moins pas autant dans ce dernier film que précédemment). La seule raison d’être de ce film, celle qui fit naître chez les deux hommes l’envie de s’associer pour cet étrange projet, est la possibilité de filmer l’acteur dans la plénitude de son élan exhibitionniste, de mouler les images sur la silhouette Dubosc : un film entier, moins consacré à son égo qu’à la seule affirmation de sa posture (dans le paysage comique, dans une scène de cinéma).

En témoigne un extrait, passé dans toutes les émissions, et qui fut sans doute l’élément promotionnel majeur du film : Franck Dubosc, en slip kangourou, battant le rythme sur son torse velu, tournant sur lui même sous le regard interdit d’Emmanuelle Béart. Pris pour lui-même, dans sa seule dimension « marketing », cet extrait peut apparaître aussi bien comme l’indice de la tonalité globale du produit (humour à hauteur de slip), que comme un acte de foi en l’aptitude de l’exposition du corps à  satisfaire un lointain voyeurisme de masse. A ceci près que Dubosc (aux dernières nouvelles) est un homme, et que l’efficacité publicitaire immédiate de la nudité masculine n’est pas encore prouvée. Si les courbes de Mariah Carey lui garantissent encore aujourd’hui, par leur alliage subtil aux sonorités glissantes d’un rn’b minimal (cf le clip de Touch my body, her last tube), un nombre considérable de clics sur You Tube, la courbe de Dubosc garantit-elle une ruée aussi vive vers les salles obscures ? Prise au-delà de son immédiateté érotique, pourquoi pas.

Même pas mâle

« Enfin, Tony danse pour lui-même.[…]. En rejetant la malheureuse Connie (Fran Drescher), Tony traverse le sexe, il ne danse pas seulement la masturbation mais un au-delà du sexuel. Ainsi, il passe au-delà du christique grâce au personnage de Frank, au-delà du sexuel grâce à celui de Connie, il traverse et abandonne le territoire des extases habituelles, alors, que danse-t-il, où se trouve-t-il ? Peut-être dans la matière, dans la dimension strictement concrète et brute des choses. » Ainsi Nicole Brenez décrivait-elle, dans le chapitre « Travolta en soi » de son ouvrage De la figure en général et du corps en particulier (De Bœck Université, 1998) , Tony Manero, l’idole de Didier Graindorge, le personnage auquel Dubosc offre ses formes. Elle voyait dans le mouvement de Travolta un pur travail d’affirmation d’être, une pure frontalité. La danse, dans Saturday night fever, matrice avouée de Disco (parmi d’autres fantaisies post seventies revendiquées, et inégalement efficaces), se libèrerait de tout excédent sentimental, de toute stratégie de séduction, au profit d’une stricte et suffisante visibilité. Ni plus ni moins.

Si l’esquive des sentiments ne nourrit pas le présent Disco (la scène de danse conclusive apparaît au contraire comme le moment d’une totale manifestation sexuelle, dont l’emblême sera l’animal, le sensuel, la nouvelle icône gay Samuel Le Bihan ), la question de la nudité asexuée y tient cependant une place centrale. S’exhibant nu, pourvu donc d’un simple slip kangourou en guise de cache-sexe, Dubosc joue sur deux tableaux.
D’un côté, il y a l’évidence d’une impudeur, d’une magnifique assurance de quadragénaire. C’est un fait avéré, le gars est plutôt beau gosse, et vieillit même très bien (entre cette scène et celle du vestiaire d’A nous les garçons, le temps a bien fait les choses). Faisant le tour de lui-même, c’est toute sa stabilité actuelle (physique et professionnelle) qu’il affiche. Situation ridicule + physique de tombeur = dernier mot. De l’autre côté, ce fameux slip kangourou, de par sa couleur même (blanc de blanc), aidé par l’aspect que l’on devine, ne manque pas d’évoquer une couche-culotte. Rien de moins sexuel donc : au contraire, récupération de la courbe masculine (le fameux « paquet ») par une pure insolence régressive. Pas vu pas pris.

Il n’est pas nouveau que les comiques misent ainsi sur le seul fait de s’exposer en slip ou maillot pour arracher une once de sourire. Tout le monde se souvient du spectaculaire maillot de Poelvoorde dans les Portes de la gloire : « Gentlemen! ». De même, Dubosc himself, qui déjà, dans Camping, faisait du motif du slip de bain bleu sur maillot de corps rose le principal vecteur comique de Patrick Chirac.
Cela peut être navrant. Pathétique : à défaut de savoir ficeler des gags à la hauteur, de s’épanouir sur le terrain d’un possible burlesque hexagonal, autant se reposer sur ce qui semble le mieux caractériser la France profonde, la beauferie, la lourde panoplie de l’éternelle ringardise. A ceci près que sur ce terrain-là, celui de l’humour mâle et poilu, Dubosc franchit tout de même un pas jamais atteint par Bigard du temps où il « mettait le paquet» (l’affiche du spectacle revient tout de suite en mémoire). La condition du rire centré sur la forme masculine est de ne pas passer la frontière du slip. Le sexe masculin en lui même n’a aucune forme d’importance : c’est ce que n’a pas compris, par exemple, le Robbie Williams du clip DJ, qui, ne voyant pas les filles fondre devant sa totale nudité, ne trouvera d’autre alternative que d’y laisser sa peau, au sens littéral : machisme poussé à son degré absolu de joyeuse bêtise. Une obsession, une seule : la forme, ou plutôt « la courbe ».

Winning on the dance floor

C’est en cela que cette scène, en même temps qu’elle résume à elle seule toute la stratégie comique de Franck Dubosc (l’amusement bête devant un corps masculin), apparaît également comme l’essence évidente de toute l’esthétique du film Disco. La ringardise des personnages ne peut choquer, tellement celle-ci se donne comme pure accumulation d’aspects, pure métonymie. Tout est très vite too much, trop tracé : trop de signes de frime (lunettes noires, chaîne en or sur poils gris, survet’ blanc de blanc… décidément), trop de têtes connues (Depardieu, Nanty, Annie Cordy, Danielle Gilbert… Lalanne !), trop de marques (Buffalo Grill, Darty…), trop de tubes discos, trop de gags qui tombent à plat… Tout est poussé par un très volontaire et assez efficace processus d’intensification des signes. Manière sans doute de familiariser plus facilement le public avec la folie inhérente au départ au sujet même du disco.

Ce qui attira tant Dubosc dans l’idée de faire un film sur le disco ? La perspective d’une remise en question des fondements du mythe, l’actualisation, en 2008, et peut-être la réhabilitation finale d’un mauvais goût généralisé. Travolta n’était-il pas, en même temps que royal sur la piste de danse, particulièrement ridicule dans ses petites tenues moulantes ? Le temps du disco n’était-il pas, au final, celui du sacre d’un certain grotesque ? Que dire du chanteur de Boney M et de son torse sans cesse dénudé, de la coupe afro de François Feldman à ses débuts? Les Bee gees ? Trois frères barbus dotés de voix de castrats… vous avez dit bizarre ? Tout est là : pour un comique comme Dubosc, la frontière entre le ridicule et le sublime a toujours été très mince. Le vautrage (tentative de drague foireuse, rencontre malheureuse avec l’altérité) reste la promesse d’une récupération. C’est pourquoi la scène de danse finale éveille un plaisir aussi direct.

Les Bee Kings, groupe que Didier et ses amis, Walter (Samuel Le Bihan, peut-être dans son meilleur emploi, celui d’un docker syndicaliste qu’il incarne avec une évidence très touchante) et Neuneuil (Abbes Zahmani, qui jouait le garagiste de Camping, lui aussi très bon dans son rôle d’employé chez Darty dévoré par les ambitions de sa femme) formaient avec succès il y a 20 ans, se reconstitue pour la bonne cause : offrir des vacances au fils de Didier grâce au gain d’un concours de disco. A quarante ans, après des années d’abandon, la machine a bien sûr du mal à se relancer. Patauds, forcément patauds, les kings. Pourtant, c’est bien eux qui, dans les dernières minutes, enflamment sans doublure, dans leurs ridiculement moulantes combinaisons (force rose, mauve et bleue), le Dance floor du vieux Jackson (Depardieu, aimablement « de passage »). Outre la seule ivresse de la danse, c’est de voir ces comédiens faire ainsi corps avec leur personnage, avec le sujet, la scène, le public qui fascine (toutes les filles hurlent lorsque s’avance Walter/Le Bihan, totalement déchaîné). Finalement, ce film apporte un plus à son illustre modèle : travaillant au départ sur la pure neutralisation érotique du corps, il parvient, par la générosité de ses personnages, par l’épanouissement de la « forme » Dubosc, à réactiver la séduction du corps masculin (qu’il soit athlétique ou non, grand ou petit, beau ou laid). Égalant presque l’une des dernières figures ayant fait du rétro une véritable tendance ( Austin Powers ), Disco pourrait aisément s’approprier cette fameuse expression : « Yeah, Baby, yeeaahhh!!! ».


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