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La Belle noiseuse

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La Belle Noiseuse est plus proche d´un film de Bergman que d´un film de Rohmer ou de Chabrol…

Nous sommes au milieu de nulle part.

Lui, Edouard, est un peintre célèbre mais en pleine crise. Elle, Marianne, est perdue entre son propre désespoir et une relation sans issue. Ils ne sont pas amants, ni époux. Ils se sont juste rencontrés au départ, par la volonté de Nicolas, qui lui commande un tableau. Sa femme, Liz, accueille le couple dans une église transformée en maison. Marianne (Emmanuelle Béart) accepte bon gré mal gré de venir prendre la pose dans l’Atelier d’Edouard Frenhofer (Michel Piccoli).

Au départ, le jeu ne plaît pas à Marianne. Puis sensiblement, elle s’adonne à cette habitude presque animiste de symboliser une icône féminine dans différentes postures. La Belle Noiseuse propose presque au spectateur une vision « anti-féministe », notamment à travers la violence des désarticulations. Le peintre justifie cette position par la nécessité de faire ressortir la personnalité de sa muse. Presque à l’opposé, c’est un aveugle qui veut peindre ce qu’il a vu autrefois. Jacques Rivette insiste dans de nombreux plans sur l’antagonisme entre la vision du spectateur et le dessin imaginaire du peintre.

La Belle Noiseuse, ce n’est pas Emmanuelle Béart, c’est Liz, l’épouse et muse d’autrefois. La réalité laisse place au rêve, et son meilleur allié est l’inexpugnable lenteur du film qui crée chez le spectateur une certaine évasion, tout du moins y trouve-t-on un certain lyrisme plus qu’une poésie. Le temps prend la pose, les acteurs s’arrêtent. Plus que jamais, on trouve dans la plume filmique de Rivette cette notion de réflexion secrète. Les personnages d’Eric Rohmer sont expressifs, ceux de Rivette mystérieux et muets.

Le film est un périple insondable dans l’esprit d’un peintre bloqué dans le passé, hanté par le souvenir d’une femme. Très méthodiquement, on assiste à une renaissance artistique. Michel Piccoli, le peintre, est hésitant au départ, presque gêné. Après quelques gravures à l’encre, on sent que le film débute véritablement. Et la similitude entre la nouvelle de Balzac Le Chef-d’œuvre inconnu et La Belle Noiseuse se fait évidente. Le peintre dessine ses pensées et les confronte ainsi avec ce qu’il voit.

Liz, son épouse met en garde Marianne sur un point clé qui nous éclaire. « Quand il voudra vous peindre le visage, refusez ! ». On assiste à une personnification en directe d’un rêve. Le peintre dessine le corps pour ne pas dessiner le visage.

Edouard Frenhofer peint un premier tableau, le portrait intermédiaire, qu’il décide de cacher, puis un autre, le portrait final. Le véritable tableau de la Belle Noiseuse est difforme, presque illisible. On ne l’aperçoit que brièvement, mais on retient tout de suite le seul élément qui focalise notre attention, à savoir ce visage qui n’est pas celui de Marianne. Ce tableau est ensuite cimenté dans un mur pour ne jamais être vu. Le tableau définitif n’a pas de visage. C’est sur ce point que l’on peut expliquer l’accomplissement de la progression artistique du peintre sur un plan personnel. La déception de Marianne provient de cette trahison. Elle avait accepté d’être peinte, mais pas que l’on peigne un autre visage à sa place.

La Belle Noiseuse, c’est une certaine vision de la création artistique plus qu’une conception de l’amour comme dans L’Amour par terre. Rivette ne cache pas ce décalage entre La Belle Noiseuse et Marianne, la muse de circonstance. Sur ce point, le film confirme la suprématie du thème de la création artistique. On trouve d’ailleurs dans la scène de la dispute entre Liz et Edouard un exemple de l’absence de volonté de débattre sur la relation amoureuse.

La Belle Noiseuse est plus proche d’un film de Bergman que d’un film de Rohmer ou de Chabrol. C’est cette originalité qu’il peut être intéressant de retenir. Tout du moins qui contraste avec des films plus prosaïques tels que Haut bas fragile ou encore Jeanne la pucelle.

Titre original : La Belle noiseuse

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Durée : 241 mn


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