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La bave à la bouche : Portrait de Mario Bava

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A l´occasion de la sortie DVD groupée (chez Carlotta) de trois films du maître de l´horreur transalpine – Les Vampires, Duel au couteau et La Baie sanglante -, retour sur une filmographie haute en couleur.

L’or

L’historien du cinéma a pour habitude de limiter l’âge d’or du cinéma d’horreur italien à une décennie –  1956 -1966  –, dont l’incontestable figure dominante est Mario Bava. Car, lorsque le réalisateur signe en 1960 Le Masque du démon, son premier film, considéré par beaucoup comme son meilleur et le point d’orgue de l’horreur gothique italien, Mario Bava n’en est pas à son coup d’essai. Directeur de la photo et spécialiste des effets spéciaux depuis le milieu des années 40, ce parfait technicien peuple depuis des années des châteaux maudits de visions cauchemardesques et termine même plusieurs films signés par d’autres. Ainsi, en 1956, lorsque Ricardo Freda quitte le tournage des Vampires, point de départ de cet âge d’or, Bava n’hésite pas à terminer le film en deux jours. Impossible de ne pas reconnaitre sa patte dans ce Paris onirique, dans la perversion poussant la diabolique Giselle du Grand à voler le sang de jeunes filles pour d’étranges expériences dans les sombres caveaux de son château, dans cette magnifique image en noir et blanc et cinémascope. Quand ce cas de figure se reproduira sur de nombreux autres films, donc Caltikli, du même Freda, les producteurs laisseront enfin Bava mettre en scène son Masque du démon. L’atmosphère lugubre, perverse et poétique, portée par l’étrangeté de Barbara Steele, apporte une notoriété certaine au réalisateur, qui enchaine alors deux ou trois films par an. Si l’âge d’or du cinéma d’horreur Italien s’achève avec la carrière de Barbara Steele, qui, en 1966, en aura assez de jouer les sorcières maléfiques dans des séries B, celle de Bava va durer jusqu’à la fin des années 70, et connaitre de bien surprenantes mutations.

Le Jaune

 

S’il est un genre auquel il faut associer Mario Bava, plus encore que l’horreur gothique, c’est bien le Giallo. Le terme, littéralement « jaune », vient de la couleur des romans policiers italiens, édités sur du mauvais papier et présentant des intrigues criminelles sanglantes  ayant pour finalité de trouver l’assassin. Comme les Gialli littéraires étaient inspirés d’auteurs anglo-saxons, Mario Bava se tourne vers le cinéma d’Alfred Hitchcock lorsqu’il imagine son premier thriller au titre explicite, La Fille qui en savait trop en 1962. Psychose, avec sa focalisation sur ses victimes et le Twist final présentant la schizophrénie de Norman Bates, a sans conteste marqué le réalisateur Italien. Mais si l’influence britannique se fait encore sentir assez tardivement, puisque le dispensable L’Île de l’épouvante, brouillon du magnifique La Baie sanglante, emprunte encore en 1970 sa structure aux Dix petits nègres d’Agatha Christie, Bava pose dès 1964 les bases d’un genre extrêmement codifié avec 6 femmes pour l’assassin. Des meurtres minutieusement élaborés s’y succèdent avec une logique implacable, mais surtout, la figure d’un terrifiant tueur masqué fétichiste de l’arme blanche fait son apparition. Le retournement final, créant la surprise quand aux motivations et l’identité de(s) assassin(s) finit d’inventer un genre à part entière. Dario Argento peut remercier Bava d’avoir œuvré avant lui dans le genre et su introduire le climat irréel, la violence graphique et les expérimentations formelles qui feront toute la magie de sa « trilogie animale ».

Le Bleu

 

Des peurs bleues, on en a bien souvent en regardant les films de Bava. Le maître de l’épouvante n’hésite pas à nous terrifier en faisant appel à toutes sortes de mythologies. Son anthologie Les trois visages de la peur puise ainsi dans les classiques de la littérature (Maupassant, Tchekov, Tolstoï) pour mieux jouer sur nos peurs les plus enfouies : un coup de téléphone annonçant notre mort un soir de solitude, un proche transformé en vampire et ne voulant que notre mort, ou le fantôme d’une âme vengeresque venant nous rappeler notre culpabilité. Mais ce qui fait le plus peur dans les films de Mario Bava, et fait aussi tout leur intérêt, c’est ce goût malsain pour la perversion et la déviance. Le Corps et le fouet, qui a su convertir nombre de cinéphiles aux joies du sadomasochisme bavarois, est de ce point de vue indépassable. C’est sans doute cette attirance pour la transgression qui a valu tant de problèmes à Bava. Ce dernier film est par exemple sorti aux Etats-Unis sous le titre de What ?, complètement remonté afin de supprimer toute référence au goût de la belle Daliah Lavi pour la flagellation, pourtant thème central du film. Le masque du démon fut pareillement interdit 8 ans en Grande-Bretagne. Mal distribuée, l’oeuvre de Mario Bava, si elle est partiellement devenue culte, n’a peut-être pas encore l’aura qu’elle mérite : les censeurs ont si bien souligné son caractère sulfureux, que les films eux-même ont parfois fini par disparaitre.

Le Rouge

 

 

Le rouge, couleur extrêmement graphique du sang, est dominant dans le cinéma de Bava. Et pas seulement dans le cinéma d’horreur. Car Bava a coloré de rouge tous les genres dans lesquels il a œuvré et, cinéaste populaire Italien, ceux-ci sont extrêmement nombreux. Le péplum fait forcément partie de ces genres, même s’il aime y rajouter une touche d’horreur gothique : son Hercule traverse ainsi les enfers pour y rencontrer un baron démoniaque ayant les traits de Christopher Lee dans Hercule contre les vampires. On lui laisse quelques rochers d’un péplum et des costumes futuristes ? Le réalisateur couvre le tout de fumée et signe La planète des vampires, précurseur d’Alien. Du western comique (Roy Colt et Winchester Jack) au film de Vikings (Duel au couteau), Bava fait tout, du moment que quelques gouttes de sang sont versées au long de l’histoire.


Le Vert, le mauve et le pourpre

 

 

Le goût pour le morbide et le sadisme, allié à l’esthétique à la fois baroque et pop des années 60 et 70 de Bava, colore étrangement ses films. Outre le rouge et le bleu, des couleurs plus inattendues parfument ces films d’un parfum d’irréalité. Comme l’écrit Pascal Martinet : « Bava aime à colorer les drames de ses héros d’une irréalité propice à l’onirisme : ciel pourpre, mer laiteuse sorties des délires d’un Arthur Gordon Pym et soudain déchirée par un nuage sépia, caverne des Hespérides noyée sous d’impossibles verts et bleus porté par une brume barbotant au ras du sol, horizon rougeoyant des marais de lave bouillonnante du Styx ». Et il est vrai que si les couleurs vives sont déjà dominantes dans les films plus classiques du début des années 60, elles prennent complètement le dessus dans la période plus surréaliste des années 70. Ce saut hors des conventions, cet attrait pour un univers décalé et onirique n’inspirent plus confiance et Bava a de plus en plus de mal à tourner au cours de cette dernière décennie. Refusant de tomber dans de vieilles formules, il refuse de signer un remake américain du Masque du démon et tourne ses dernières œuvres, comme Shock ou La Vénus d’Îlle, pour la RAI, assisté de son fils Lamberto Bava. Il meurt doublement malchanceux en 1980 : non seulement il venait de signer pour un space opéra susceptible de relancer sa carrière, mais en plus, le décès d’Alfred Hitchcock, trois jours après le sien, éclipse la nouvelle de sa mort. Heureusement, les couleurs de ses cauchemars reviennent encore hanter nos rêves de cinéphiles.

La baie sanglante


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