En compétition au festival du film documentaire de Mellionnec (Dernier Week-end de Juin 2026)
Ce documentaire de l’ex-journaliste journaliste pro-Kremlin Zhanna Agalakova (née en 1965 à Kirov), A Little Gray Wolf Will Come (d’après une berceuse russe), n’apprendra pas grand-chose sur la Russie de Poutine (pour cela, mieux vaut regarder Mr Nobody contre Poutine de Pavel Talankine et David Borenstein, sorti également en 2025). Certes la dame a démissionné de ses fonctions en 2022, et rendu toutes ses décorations. Mais ce film réalisé avec l’aide de son mari d’origine italienne Giorgio Savona est d’abord l’occasion pour elle de mettre en scène les états d’âme de son couple (on s’interroge cependant sur les conditions dans lesquelles certaines scènes ont été tournées, par exemple quand elle bat son mari qui avait osé critiquer ses mensonges), et de mêler à ce portrait qui se voudrait intime une focalisation sur sa fille Alice (née en 2002 à Rome, et qui parle italien, russe, et français puisqu’elle a été scolarisée au lycée français de New-York où sa mère a été en poste de 2013 à 2019 après un séjour à Paris). Bien sûr Alice, complètement occidentalisée, ne partage pas les convictions nationalistes de sa mère, et elle est agréable à regarder (sans doute, en la mettant au centre du film, l’objectif de la mère est-il de se justifier aux yeux de sa fille, de lui expliquer ses mensonges passés). Mais que peut bien nous faire qu’Alice, contrairement à sa mère ne se sente pas du tout russe ? Les villes de province, la neige, elle n’aime rien lors du grand voyage qu’elle a accompli avec ses parents dans cet immense pays peu peuplé, notamment à Kirov pour rencontrer ce qui pouvait rester là-bas de la famille (le grand-père de Zhanna est mort à la guerre en 1941, et la mère de la journaliste s’est suicidée, leur tombe a disparu au cimetière).
Zhanna Agalakova nous dit qu’après 2000, elle a vite senti la liberté d’expression se restreindre avec la mise en place du culte voué à Vladimir Poutine (c’est pour cela qu’elle aurait demandé à partir travailler à l’étranger, mais toujours pour le média officiel Channel One). Qu’a-t-elle fait cependant, sinon poursuivre à Paris et à New-York son travail de désinformation, par peur de perdre ses privilèges et de voir sa famille lui être enlevée ? Quand « on » lui a demandé de montrer les dysfonctionnements de la société américaine (crimes, scandales, etc.) pour vanter par contraste la supériorité des Russes, défenseurs-nés de la paix et de l’amour, elle l’a fait. Quand « on » lui a demandé de couvrir les manifestations à Paris contre la réforme des retraites et les troubles à l’ordre public, elle l’a fait : l’idée était de montrer le chaos auquel aboutissent tous les mouvements de « protestation » (y compris bien sûr en Russie), et la violence de la répression policière en Occident. Tandis qu’en Russie, c’est bien sûr autre chose ! Grâce à qui ?
Cependant elle affirme qu’elle a toujours su qu’elle n’exprimait pas ce qu’elle pensait vraiment. C’est sans doute pourquoi dans ce film sont insérés des enregistrements « privés » démentant ce qu’elle venait pourtant de déclarer juste auparavant pour son « travail » officiel à Channel One. Lors du grand voyage avec Alice et Giorgio en Russie, elle a filmé hors de la capitale la misère des citoyens de base, dont les conditions d’existence ne se sont en rien améliorées (au contraire) sous le tyran actuel : insalubrité, logements exigus, alcoolisme[1], corruption, racisme[2], statues de Lénine, nostalgie de l’époque de Staline (un pauvre hère[3] déclare : « Staline manque aux gens, même s’ils ne l’ont pas connu. Une main forte est nécessaire. Poutine est génial », etc.). Ce qui l’aurait décidé à rompre avec ce régime qu’elle a si bien servi (en 2006 elle a reçu la médaille de l’Ordre « Pour le mérite rendu à la patrie », et en 2018 celle de l’Ordre « de l’Amitié »), ce serait donc l’invasion par la Russie de l’Ukraine en 2022 (elle le reconnait cependant, en évoquant l’annexion de la Crimée dès 2014 : « la guerre dure depuis 8 ans – en 2022 – et j’ai été une arme dans cette guerre »). Dans une interview publiée par la BBC, Zhanna Agalakova a décrit la télévision russe comme pratiquant un « lavage de cerveau » auprès de ses téléspectateurs. Quelle révélation !
Le 3 mars 2022, elle a donc présenté sa démission, quittant officiellement la chaîne deux semaines plus tard, le 17 mars 2022 ; en septembre, elle a rendu ses décorations d’État pour protester contre la mobilisation partielle en Russie annoncée par le président Poutine, déclarant que sa présidence menait le pays à l’abîme. En février 2025, le ministère russe de la Justice a déclaré Zhanna Agalakova agent étranger. Depuis, elle vivrait en France.
En résumé, qu’a-t-on vraiment appris d’intéressant sur le fonctionnement des réseaux de propagande poutiniens ? Rien d’essentiel. On a seulement regardé Narcisse (avec ses défauts comme ses qualités) se contemplant dans son miroir.
[1] Attesté par un Russe anonyme et non localisé, rencontré dans un train.
[2] Alice a discuté avec des Russes qui ne pouvaient concevoir que des Noirs soient comme nous, c’est-à-dire des êtres « civilisés » (sic). Rappelons que Poutine se sert d’Africains (trompés par de fausses offres d’emploi) comme « chair à canon » sur le front ukrainien.
[3] Anonyme et non localisé encore (où est la rigueur journalistique dans ce genre de « témoignage » ?)





