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John John

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Film édifiant sur le système d´adoption et interrogateur sur l´impact du cinéma-vérité. Un film et un sujet qui font débat.

Dans un quartier pauvre de Manille, Thelma élève des enfants abandonnés avant leur adoption officielle. Aujourd’hui John John, élevé depuis trois ans, doit être remis à sa famille adoptive. A mesure que la journée passe, le garçon devient de plus en plus précieux. Inscrit dans la veine du cinéma-vérité, Brillante Mendoza signe un film troublant et révoltant sur un fait d’actualité à la mode : l’adoption d’enfant voire son trafic légal. Cela peut paraître surprenant, mais c’est l’impression que donne le parcours de l’enfant afin d’assouvir le désir d’un couple d’occidentaux.

Certes, le travail de Thelma et sa qualité sont justement récompensés mais l’entrée en jeu du moyen pécuniaire peut choquer. Au delà du sujet inquiétant, John John interroge sur la forme employée, sur les limites de l’hyperréalisme et sur la part de création dans le cinéma du réel. Est-ce que la vérité est atteignable par la fiction ? C’est une question qui se pose dès le plan d’ouverture.

D’emblée, le réalisateur plonge, caméra à l’épaule, dans un bidonville insalubre de Manille. La caméra devient ainsi un œil étranger, objectif et observateur. Le constat, plus percutant grâce à la réalisation vive et instable, déroute. Dissimulé sous l’énergie bienveillante et la tendresse de Bianca, une des responsables du service social, le huis clos temporel prend la dimension d’un trafic légal d’enfant. L’empathie initiale pour la famille s’efface progressivement face à la découverte de la condition de John John. Abandonné, il est confié à Thelma en guise d’intégration avant l’adoption officielle. Elle se comporte avec lui comme sa propre mère. Cette première source de scepticisme devant l’implantation de John John au sein d’une famille biologiquement étrangère est amplifiée par un sentiment de dégoût quant au statut « d’enfant ». Le doute sur sa déshumanisation plane lorsque l’enfant circule d’un bras, d’une maison, d’une famille et même d’un continent à un autre, telle une marchandise. D’ailleurs, une image reste en mémoire comme le symbole de ce constat : Thelma, assise dans la chambre d’hôtel du couple américain et tenant John John dans les bras, reçoit son salaire.

Le choix de capter les situations, de se rapprocher de la famille et de la vie du bidonville décuple ce constat horrifiant et outrepasse la vraisemblance. Tous sont les victimes d’une confusion et d’un traumatisme psychologique. La vie de cette famille possède des valeurs stables illusoires : tout est éphémère et interchangeable à l’instar de la forme. Le réalisateur navigue au gré des déplacements de Thelma : du bidonville à la fondation, à l’école, à l’hôtel… La multitude de décors renvoie parfaitement à ce déséquilibre et cette quête d’identité. Car au final qui sont ces personnages ? John John n’est pas un orphelin mais le fils de Thelma avant d’être le fils d’un couple américain. Thelma est-elle mère adoptive ou mère biologique ? Chaque identité est mouvante, troublante et fragile.

Pris dans la stupeur des faits, l’aspect créateur du cinéma devient moins important. Très peu de plans et de mise en scène travaillés. De même, les personnages sont distants et inaccessibles par le manque de gros plan et leur apparition de dos. Au contraire, c’est bel est bien le sujet qui les dépasse et qui prend le dessus dans tout le film. On pourrait croire qu’ils sont alors non pas des acteurs mais des modèles, comme le disait Bresson, libres et inimitables. Ils prennent vie par confrontation avec leur environnement et se fondent entièrement dans lui, ne faisant plus qu’un. Cette complémentarité est justifiée par le flot de bruits urbains et par les voix des personnages qui procurent une sensation d’enregistrement du réel. John John rejoint ainsi la conception du « cinématographe » qui est de faire croire perpétuellement aux faits exposés. Le problème reste la fausse note finale, l’interprétation maladroite qui, paradoxalement, rattrape le réalisme du film. Le moment où Thelma craque, après avoir laissé l’enfant à la famille adoptive, sonne faux. Ses pleurs et sa colère entravent la crédibilité jusque là accordée par la forme documentaire. Ce n’est plus le réel brut qui est montré mais un réel déformé et remodelé. Le doute intervient : fiction ou réalité ? Manipulation ou vérité ?

John John, le titre comme le personnage, renvoient à la base du long-métrage et suggèrent le difficile exercice du cinéma-direct. L’enfant se laisse transbahuter en une journée d’un monde à l’autre tandis que le film devient lui-même bancal, à la frontière entre cinéma et vérité. Plus qu’un film, John John est un essai sur un fait d’actualité relayé par la forme du documentaire. Quelle est la meilleur démarche pour capter le public : la vérité portée par la fiction ou la vérité brute ? John John manie les deux avec maladresse et sans panache, l’un prenant le pas sur l’autre.

Titre original : John John

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Durée : 98 mn


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