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Jindabyne, Australie (Jindabyne)

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Le dernier film de Ray Lawrence fait partie de ces films qui n´ont pas un écho médiatique important mais qui sont lumineux. Un film très subtil et amer. Le film étreint et révèle des fêlures marquantes.

Film édité par La Fabrique de films.
Bonus : bande anonce

Le réalisateur de Lantana parvient à réaliser une œuvre d’une irradiation mystique. Avec la même force et un talent égal aux films Mississippi Burning et Mystic River, Jindabyne convainc dès son premier plan : des barbelés. La prison et le nœud, les tiraillements et les blessures du passé, la crispation et la frontière. La réalisation est parsemée d’intuitions aussi légères que déterminées.

La lumière du film est ciselée. La caractéristique climatique australienne de baigner dans le soleil engendre une beauté visuelle qui va à l’encontre du drame que relate le film : parti avec trois amis pour une randonnée de pêche dans les montagnes, Stewart découvre le cadavre d’une jeune aborigène dans une rivière. La victime d’un serial killer. Au lieu d’alerter les autorités locales et cesser leur randonnée, Stewart et ses amis attachent le cadavre de la malheureuse à un arbre, tel un poisson mordant à un hameçon, cynique ironie, au même endroit où ils la trouvèrent. Revenant de leur escapade, la situation leur file entre les doigts : les médias et la population de Jindabyne sont consternés par leur décision de pêcher près du cadavre. Le besoin d’évasion de ces hommes par rapport à cette vie monotone leur fait oublier tout devoir civique et moral.

L’humain est présenté dans sa faiblesse et ses limites. Claire, la femme de Stewart, est mère. N’assumant pas la venue au monde de son petit garçon, elle partit 18 mois durant. Une de ses amies, Jude, est grand-mère d’une petite fille, Caylin-Calendria. La relation entre la grand-mère et la petite fille est tumultueuse. Cette dernière est désobéissante et la grand-mère garde uneprofonde tristesse qu’elle associe à l’accouchement meurtrier de sa fille pour mettre au monde son enfant. En injectant dans son film des éléments de la vie si puissants, Ray Lawrence marie la notion de Mort avec les blessures secrètes des protagonistes. Les dialogues sont des modèles de dévoilement progressifs. Ils sont conçus comme des nappes. Le film les effeuille comme il parvient à percer la carapace de ses personnages. Plus ils se révèlent dans leur culpabilité ou leur mal-être, plus le langage s’affranchit du refoulement de la tristesse passée. Le cadre de vie, comme la lumière solaire et rayonnante, s’inscrit en rupture avec l’histoire contée.

La forêt, les montages, la petite ville, les amis. Toutes ces personnes d’un rang social modeste aggravent la tonalité poético-dramatique du film. Un passé lourd à assumer, un présent qui se délite, la vie ne leur laisse que très peu de repos. Tous ces êtres courageux, malgré tout, ne parviennent pas à créer une accalmie malgré l’impression d’un temps suspendu. La lenteur du début du film insiste sur la possibilité de voir l’intériorité même des personnages, par des métaphores ou des analogies visuelles, ébréchée l’écorce du monde et de leur personnalité. Tout est mis en branle. Point de sérénité, point de bonheur. La vie ne se résume qu’à une lente et monotone agonie des passions. L’extrême picturalité, la beauté des paysages figent le temps et l’espace afin de rendre palpables les tensions humaines et l’intensité dramatique inhérente aux personnages. Jindabyne explore les méandres, les impasses de l’homme. Tous meurtris et en proie à de futures blessures, la fragilité du couple, des relations hommes-femmes, mères-filles exacerbent une dramaturgie dont la véracité psychologique n’a d’égale que la subtilité, la texture, le grain ou encore l’épaisseur des personnages.

Jindabyne, Australie est aussi sibyllin qu’émotionnellement fort. Les silences, les cris, la violence physique sont les points d’orgues d’une constellation, d’une poésie pessimiste, au diapason d’une sauvagerie qui se cristallise dans une exaction dont on ne soupçonne pas les répercussions et les failles qu’elle entrouvrira. Tout s’affirme ou se conclut par percées.

Le film respire et étouffe par l’alternance soignée des intérieurs et des séquences en extérieur. Les protagonistes sont tous rattrapés par le manque de dignité des quatre hommes partis à la pêche. Le dernier plan sur le serial killer, écrasant une guêpe sur sa nuque, dans sa sale camionnette, permet de boucler la boucle et de remonter à l’origine de l’avalanche et de la perte de repères, tant sociale que familiale, des personnages. Un plan inattendu et évocateur d’un caractère en état de flux permanent, toujours en train de tuer (homme ou insecte) ou d’avaler animalement de la nourriture. Jindabyne est une œuvre intense jusque dans les pores de son montage et les réminiscences perfides et inoubliées du passé. Un petit bijou.

Titre original : Jindabyne

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Durée : 123 mn


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