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Jabberwocky

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Ressortie en salles de « Jabberwocky » de Terry Gilliam. Un premier film programmatique : pour supporter le monde et l’humain, il faut le renverser et le singer.

Le royaume d’Angleterre est menacé par une bête immonde, qui dépèce et dévore ceux qu’elle trouve sur son chemin : le Jabberwocky, créature mythique inventée par Lewis Caroll dans un poème de 1871. Terry Gilliam reprend ce monument de la culture britannique en l’associant à une époque douteuse, d’influence post-arthurienne, qu’il prend plaisir et sérieux à pervertir, renverser, moquer. Un simplet campagnard, Dennis, maladroit et chanceux, naïvement obsédé par l’idée de rendement et d’efficacité dans le travail, devient le héros que personne n’attendait et délivre le peuple de la bête sauvage.

Au pays de Bruno le contestable…

Ce Jabberwocky a fait l’objet d’une restauration qui met certes en évidence la fragilité technique de ce premier projet (et qui fera le sel des futurs projets Monthy Python) mais également sa beauté esthétique et sa grande influence picturale : on pense à Brueghel l’Ancien dans la séquence pathétique et grotesque de la mort du père de Dennis, ou au Jupiter de Bacon dévorant ses enfants, qu’un mage halluciné rappelle par ses traits morbides. Les flammes des cierges, les éclairs de lumière éclairant des ruelles sombres, la fumée poussiéreuse qui emplit l’air, autant de matières dont Gilliam se saisit à des fins esthétiques, créant un univers mystique, étrange, absolument irréel. Gilliam déploie tout un appareil esthétique (sonore, visuel, musical) afin de créer de la matière, de la beauté, de la richesse, qu’il vient dynamiter par un comique de situation libre et excessif, qui renverse chacune des conventions classiques (que son esthétique tend à défendre et explorer), créant ainsi un objet déroutant qui réjouit autant par sa maîtrise que son impertinence. Le héros naïf (Michael Palin) parvient à rentrer dans le château après qu’un garde est parti faire ses besoins derrière un buisson, séquence à laquelle succède immédiatement un plan sublime de l’entrée silencieuse dans la ville déserte. Plan lui-même suivi de « l’heure de pointe », ses embouteillages et bousculades comme dans un transport en commun. Passant d’un comique burlesque tordant à la création d’images sensationnelles, le film balance entre divers mondes. Tantôt dans un monde où tout tombe, se renverse, est balancé, craché, vomi aux uns par les autres, sans que jamais rien ne fatal n’arrive ; tantôt dans un monde décevant, où le roi porte le surnom de « contestable », où les trompettes sifflent comme un oiseau malade, où la laideur et la mésentente constituent l’essentiel des rapports entre les hommes. Gilliam choisit des plans pour la plupart serrés, chacun profitant d’un cadre suffisamment large pour y intégrer des gags visuels (comme le jet d’une laitue pourrie sur Dennis), mais respectant la règle de proportions médiévale qui mettait les personnages à hauteur d’un immense bâtiment ou d’une forêt, par l’utilisation de la contre plongée à outrance par exemple, qui déforme les visages et joue de la proximité des corps pour créer de l’étrange.

L’opium du peuple

Le cynisme labyrinthique de cet humour assume franchement ses références esthétiques et leur rend hommage, tout en se servant de la forme classique du récit initiatique pour moquer chacun des archétypes qu’il met en scène. La fermeté de la mise en scène s’affirme face au sarcasme d’un monde où l’artisanat est remplacé par la manutention, où le sentiment n’a aucune valeur s’il n’est pas monnayable. Ce qui donne toute sa chair à la fois grotesque et tragique au conte de Gilliam, c’est le traitement qu’il fait de la figure carollienne du monstre. En effet, le film relate l’invention du business comme mythe moderne, comme épopée contemporaine : le business est d’ailleurs mentionné à chaque fois que l’on parle du monstre, notamment des bienfaits sur l’économie que produisent ses crimes. Face au Jabberwocky, cette créature qui assassine les paysans, on en appelle à la priorité du business, qui viendrait maintenir une paix sociale entre pauvres paysans et riches aristocrates. Prenant comme cadre mythologique et féérique l’Angleterre médiévale, Gilliam n’hésite pas à raconter le monde du 20ème siècle, celui qui a vu la productivité devenir la valeur suprême. Ce goût pour l’anachronisme des conversations, du vocabulaire, des références, sera le fil autour duquel se tisseront tous les projets futurs de Gilliam en partenariat avec la troupe des Monty Python.

L’Angleterre a vu naître ses chefs d’œuvre par la rencontre systématique entre humour et tragédie : Shakespeare en est peut-être l’exemple le plus visible, annonçant l’époque baroque qui viendra moquer l’humain par le déguisement, l’obscène, l’outrance, tout en racontant sa condition et la laideur de ses rapports. La laideur et la saleté de ces lieux n’est que le répondant à une laideur d’âme, dont il ne s’agit que de rire, ou plutôt d’en voir sa tyrannie, par un regard comique. Au détour d’une conversation politique entre des chefs de conté, une course poursuite comme sur les racings voit tomber grossièrement un des chefs, avant de revenir au sujet sérieux de la prise de pouvoir. Terry Gilliam prend très au sérieux son grotesque afin de montrer l’absurdité d’un monde aux valeurs dangereuses et aux divertissements stupides. Il profite de l’absurdité de ce monde pour créer du comique, que ce soit par la dégradation des figures consacrées du roi juste ou de la princesse virginale, peu à peu recouverts du sang de chevaliers lors de joutes sanguinaires. Ou encore en moquant le système monarchique qui répond « Absurde. » à l’éventualité d’un vote. Le comique mis en place dans Jabberwocky est non seulement un comique du désespoir de l’existence : Dennis le paysan est renvoyé à sa condition de vagabond et de fuyard, alors qu’il est à l’origine du sauvetage de la famille de sa bien-aimée, Griselda. Mais également comique du désespoir politique, qu’il traduit par des gags comme la sonnette des aristocrates, qui est un gueux étranglé par une chaîne, dont le cri de strangulation sert d’alarme.

« It is a tale, told by an idiot… »

Après Shakespeare et Chaplin, Gilliam transgresse les lois de l’univers en renversant la totalité de ses situations : lorsqu’il découvre la vie ouvrière dans le château, Michael Palin conseille un ouvrier sur l’efficacité et les conditions de son travail. En voulant rapprocher la table sur laquelle il travaille et lui faciliter son geste, il déclenche une réaction en chaîne qui assassine, martyrise, détruit et bouleverse la totalité de l’usine d’armement et contemple, amusé et choqué, son « oeuvre ». Dans un monde où le temps et les hommes sont élastiques, à la fois invincibles mais sujets aux pires atrocités, dans un rythme allant de l’ennui absolu à la zizanie inarrêtable, Gilliam trouve l’allure parfaite à sa course. Par moments, c’est même Tod Browning et ses freaks que le film rappelle, sollicitant un jeu qui provient du muet où les yeux se révulsent, les corps se dandinent, les bouches se déforment… Si Jabberwocky est un film sonore (même bruyant), il joue également d’effets du muet, rappelant les films grotesque et horrifiques des années 1930. Le sommet esthétique du film, autant dans sa dimension épique que de travestissement est ,contre toute attente, l’apparition du monstre qui hante la vie et les discours de tous les habitants du royaume, pauvres et riches. Une espèce de monstre hybride, de chimère dégoûtante, puante, dégoulinante, supportée par une musique infernale et des gros plans vertigineux, dans un territoire volcanique enfumé et rocailleux. A l’issue d’un combat certes épique par moments mais globalement grotesque et au coup fatal digne d’un Laurel et Hardy, la bête tombe et Dennis sort vainqueur. L’ombre en contre jour de la bête morte, flottant dans l’air opaque et silencieux, rend autant hommage au cinéma de genre et de série B qu’au théâtre de rue et ses inventions artisanales très en vogue au Moyen-Âge, préfigurant le Grand Guignol. C’est d’ailleurs dans un clin d’œil que Gilliam colle cette image du monstre embrumé avec celle de deux marionnettes annonçant la fin de la terreur. Comme une image méta du cinéma de Gilliam, celui de poupées menées à la baguette, racontées par un artisan des images et des sons, qui toujours savent regarder le monde et elles-mêmes avec l’œil du bouffon, celui qui dévoile par insolence.

Titre original : Jabberwocky

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Durée : 105 mn


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